Plus haut plus vrai

De l’art de rire à l’art de dire.

Par Zahour El Galta

Étymologiquement, le mot humour est emprunté au latin « humeur » qui, dans le temps, désignait les différents liquides corporels considérés comme ayant une influence majeure sur le comportement humain. Cette évolution étymologique d’humeur à humour rappelle le lien entre le trait d’humour et l’impact qu’il peut avoir sur le comportement, celui de l’humoriste et celui de son public. Faire de l’humour va avoir un effet sur celui qui produit le trait d’humour et par ricochet sur celui qui reçoit.

 

L‘humour sert donc à rire, à faire rire. Le rire étant le comportement lié à la joie, l’humour participe donc à procurer de la joie, cette émotion positive lié au bien-être et composant le bonheur. Jusque-là, tout le monde est d’accord. L’humour sert donc à modifier notre comportement, et aussi nos attitudes, nos relations, nos liens en leurs associant la notion de plaisir, celle du plaisir partagé.

Rire est un art. Nombres de philosophes se sont penchés, avec grand sérieux, sur la question de l’humour. Bergson souligne que la principale caractéristique de l’humour est sa dimension sociale. L’humour servant à séduire, créer de la proximité, obtenir un consentement, il va faciliter le compromis, rétablir la relation, la réparer quand elle est abîmée. Il abaisse les tensions au sein d’un groupe et permet de trouver des consensus. Il est porteur d’une véritable action collective de restauration du lien social.  Rire ensemble, c’est se détendre ensemble, c’est aussi nourrir positivement la relation.

Faire rire est un art qui permet de briser la glace lors du premier contact. La rencontre ludique est positive, agréable. Elle sera fixée dans la mémoire comme un « bon souvenir ». La tonalité de la rencontre va être associée à la personne rencontrée. De fait, on se surprend par la suite à apprécier cette personne sans vraiment savoir pourquoi. La première rencontre compte toujours, le temps des présentations est un moment riche où beaucoup d’informations sont traitées tant au niveau intellectuel qu’émotionnel. L’objectif de ce travail de repérage, de catégorisation est d’évaluer l’autre afin de situer le niveau de dangerosité auquel expose la mise en relation. Cela contribue à adopter la bonne stratégie de défense (combat ou fuite) si besoin.

Le trait d’humour va jouer un rôle dans la réduction des attitudes de méfiance, de défiance.il va estomper le besoin de protection. C’est dans ce sens qu’il désamorce la situation conflictuelle, réelle ou imaginée.

En tant que mécanisme de défense, l’humour est un moyen (et il en existe d’autres) que l’individu peut déployer pour lutter contre ce qui lui fait souffrance, le mettre à distance et aussi l’élaborer, le panser en le pensant. L’humour a plusieurs fonctions, la première étant la libération émotionnelle ; ce qui va réduire la pression psychique, ce qui va par l’expression apaiser les tensions et les conflits internes. Il va aussi dédramatiser. C’est une composante incontestable de notre communication.

Les animaux apprennent en jouant. De même, naturellement, l’enfant joue pour explorer son monde. C’est de cette façon qu’il développe son intelligence. Il y a une différence entre jouer et faire de l’humour, pourtant on y retrouve la même dimension ludique qui procure un gain de plaisir, qui produit de la joie, cet état émotionnel de base que l’être humain recherche en permanence.

D’ailleurs, jeux et humour se retrouvent comme médiations dans le travail thérapeutique. Ils soutiennent tout deux l’expression du vécu interne, l’expression de ce qui est délicat à dire et qui peine à trouver son chemin vers la sortie, la sortie de soi. L’expression de ce qui peine à être entendu par l’autre, qui ne trouve pas la bonne entrée, la bonne adresse pour être réceptionné et pris en considération. L’humour a le mérite de permettre d’être enfin entendu dans ces moments où on se sent incompris.

L’humour, comme le jeu, nécessite une mise en scène qui va constituer un déguisement, une mise à distance du « JE ». Il s’agit de jouer un rôle, de faire jouer un rôle aussi à notre parole. L’humour par essence permet de faire germer une idée, de la transmettre sans trop froisser l’interlocuteur justement parce qu’il déguise et maquille le message. Il le rend moins saillant, moins agressif, et donc plus audible et plus acceptable. Ce vecteur de communication rend plus efficaces les échanges en facilitant la façon dont le message sera reçu, perçu, accueilli.

L’humour est un messager de première qualité, un vecteur de choix dans la communication. Il est bon de miser sur lui pour faire passer des messages délicats. Le message est alors habillé de façon à plaire à l’oreille, ce qui lui ouvre une voie royale pour trouver son chemin vers le cerveau sans rencontrer trop de barrages. Il permet en effet de réduire les défenses, d’abaisser les boucliers. L’humour détend dit-on souvent. En quelque sorte, il ré-ouvre une voie à la pensée.

L’humour est aussi et surtout une façon de rentrer en lien, il va donner une tonalité à la relation, il va lui donner sa dimension affective. J’observe dans ma clinique que les personnes que je reçois écoutent mieux quand je les fais rire, elles sont plus réceptives, plus attentives. On partage un sourire, quelquefois un rire, la tension liée à la situation évoquée s’exprime dans le sens où elle est expulsée à l’extérieur de soi. Souvent ce sourire partagé, cette connivence autour d’un trait d’humour va venir marquer le début de l’alliance. On devient complice, il ne reste plus qu’à définir le projet. Dans un cadre de soin on parle de projet thérapeutique.

L’humour souvent associer avec légèreté mais il peut rimer avec sérieux car on peut être sérieux sans se prendre au sérieux. Les humoristes l’ont justement compris. Certains nous démontrent même qu’on peut également être pris au sérieux sans être solennel et formel. Coluche l’illustre de façon brillante. D’ailleurs, l’humour est à prendre au sérieux. C’est souvent au détour d’un trait d’humour que les choses se disent vraiment.

En consultation ou lors d’une simple discussion, le trait d’humour c’est le moment précieux où la personne se risque à dire sans trop dire. Laisser émerger de façon camouflée le fond de sa pensée. L’humour est en réalité un filet de sécurité celui qui protège de la chute dramatique, celui qui préserve d’une réponse trop cinglante. Il permet l’ouverture vers le repli si besoin est, celui de dire « c’était pour rigoler ». C’est en ce sens qu’il est un mécanisme de défense puissant qui autorise l’expression de ce qui fait souffrance sans trop s’exposer. C’est en ce sens que l’humour est un art, celui de la communication. Par le biais du rire, il permet de dire ce qui va enfin pouvoir prendre sens.

Zahour EL GALTA Psychologue.