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Des hommes d’argile

Avis :

« De la poésie à l’amour, de l’amour à la mort ».

« Magnifique ! »

Mourad Boucif, réalisateur du film  » Les hommes d’argile »

Voilà si nous devions résumer ce film qui retrace le combat dans un autre encore plus grand. La reconnaissance s’est faite après la mort de beaucoup de vétérans mais aujourd’hui avec « Des Hommes d’argile » c’est un hommage solennel parfumé de l’amour des femmes restées aux pays. C’est un pan de l’histoire qui fut le début de la libération des peuples et de la reconnaissance d’un droit universel… celui de pouvoir vivre libre. Il n’est pas évident de transcrire avec des mots, alors l’image vient apporter son lot de larmes. Dans ce film terrible où Sulayman est enlevé pour rejoindre l’armée française, il nous rappelle que la faune et la flore, doivent être aussi libres que sa propre pensée. Un film magnifiquement réalisé, à la force de témoignage, de silence, de poésie et de chants traditionnels. Mourad Boucif signe là une magnifique œuvre qui restera guidée par le sens de l’honneur, la même volonté que ces tirailleurs africains sur le front de la libération.

Synopsis :

Le Jeune Sulayman vit au Maroc dans la région « la roche d’argile », en parfaite harmonie avec la faune, la flore. Orphelin, il a été élevé par un vieil ermite que l’on surnomme l’homme « aux veines turbulentes ».
Sulayman fait la rencontre de Khadija, la fille du Caïd, le chef d’une immense région. Ce dernier, assoiffé de pouvoir, accepte mal le mariage de sa fille avec un berger. Au moment où éclate la Deuxième Guerre mondiale, le jeune berger est enrôlé de force dans l’armée française. Il se retrouve à sillonner ces terres inconnues pour lui, aussi intrigantes que dangereuses. Plongé dans les atrocités de la guerre, il décide de chercher à tout prix une forme d’humanité dans la destinée de ce contingent de soldats marocains embarqués malgré eux dans un conflit qui, ne les concernait guère… Plus qu’un film de guerre, « Les Hommes d’argile » est avant tout une fable sur la condition humaine.

« Les Hommes d’argile », film de Mourad Boucif, 1h45
Avec Miloud Nasiri, Magaly Solier, Tibo Vandenborre, Mohamed Zahir…

En salles le 20 septembre 2017

Extrait d’un poème dans « Des hommes d’argile » :

Attendre dans cette nature dense, qui nous observe, et qui se méfie. Pour quelle raison nous entraînent-ils à courir, se battre ? Pourquoi nous obligent-ils à nous saisir des choses ? S’approprier, posséder, n’est-ce pas souiller, se détruire ? Tu me l’as toujours enseigné… Je m’empare de cet objet (un fusil). Je suis conscient de mon acte, et j’en deviens esclave.

« Des hommes d’argile »

Présentation de Mourad Boucif :

Mourad Boucif, réalisateur du film  » Les hommes d’argile »

Mourad Boucif est un réalisateur né en Algérie en 1967. À l’âge de 10 mois, ses parents décident d’émigrer et de s’installer en France. À l’âge de 6 ans, sa petite famille arrive en Belgique. Après des études psycho-sociales, Mourad Boucif travaille depuis 1996 dans le tissu associatif bruxellois.
Son expérience est forgée sur le terrain, à partir de réalités qu’il rencontre à travers différents publics «fragilisés ».

Il milite également avec différentes associations, ONG humanitaires belges et internationales et est très actif dans différentes causes, à travers le Monde. Très vite, il s’intéresse au 7e art et y conçoit ses nouvelles armes. Sa principale préoccupation : les mécanismes inégalitaires qui génèrent de l’exclusion sociale…

Il réalise plusieurs œuvres :

  • 1997 : Kamel (MM / docu-fiction)
  • 2004 : Au-delà de Gibraltar (LM / fiction)
  • 2006 : La Couleur du Sacrifice (LM / Documentaire)
  • 2015 : Les Hommes d’argile (LM/Fiction)
Interview :

Bonjour Mourad Boucif, présentez-vous:

1. Parlez-nous de Sulayman, de ce poète amoureux de la philosophie, ce naturaliste qui parle à la nature.

Traverser les Mondes…Pour retrouver les siens…Et pouvoir se retrouver…. »
Cette réflexion nous est proposée par Sulayman, le personnage central du film. Ce dernier est convaincu que son cheminement spirituel passera par un très long voyage…

Depuis l’aube des temps de nombreux philosophes, nous rappellent que nous pouvons nous retrouver qu’après avoir parcouru le Monde…
Sulayman, notre jeune berger nous propose d’aller vers l’autre et de chercher ses compagnons de route…
L’être pour pouvoir se retrouver doit être capable de travailler sur ses profondeurs sacrées, sur ses certitudes… Ce précieux travail de métamorphose est indispensable et inévitable…
Pour ce faire il doit accepter d’être dérangé, bousculé et de reconnaitre qu’il existe d’autres croyances, d’autres façons de penser, qui peuvent nous paraitre étranges, non rationalisables…
Il est important d’accepter qu’il existe des Mondes invisibles que chacun d’entre nous peut percevoir.
Lors de nos cheminement et de nos principales rencontres, ce qui est primordial, ce n’est pas de convaincre l’Autre, mais bien de pouvoir l’accepter « tel qu’il est » et « non comme nous souhaiterions qu’il soit… »

La philosophie doit pouvoir nous permettre de voyager au cœur des sensations …
Cet endroit est alors pour nous la porte d’entrée qui traverse et qui s’ouvre sur ces différents Mondes, lorsque nous avons le privilège d’y entrer, alors disparaît en nous notre configuration humaine et nous pouvons alors investir dans ce champ des énergies, des puissances, des intensités pures…

Aller vers l’Autre ne peut qu’alors nous permettre de privilégier sa divine beauté, sa grâce, toute sa superbe…
Alors la brèche qui nous fissure, nous élève et nous rapproche du sublime…

2. De qui vous êtes-vous inspiré pour créer les personnages ?

Probablement par de très beaux voyages, de précieuses rencontres…

3. Pourquoi avoir choisi Miloud Nasiri pour le rôle de Sulayman ? Sa première vocation est la chanson soufie si je ne me trompe.

Il a fallu de nombreux casting durant la préparation du film pour trouver un comédien proche du personnage de Sulayman. Lors du tournage, ce personnage a été remplacé à 3 reprises. Miloud Nasiri a illuminé nos plateaux dès son arrivée sur les lieux de tournage…

4. Un poète en terrain miné, c’est mettre un esprit dans un marécage, pourtant vous avez réussi à donner de la lumière à la pénombre. Comment avez-vous fait ?

Très vite nous nous sommes rendu compte Luc Jabon (co-scénariste) et moi que le film ne devait pas émerger dans la grande reconstitution, mais bien dans la profondeur des personnages, voire dans leur vulnérabilité…
Ce qui nous intéressait c’était d’explorer les profondeurs de l’Etre et ce dans leur extraordinaire dimension…

5. Pensez-vous que l’apport des hommes provenant des colonies françaises a été déterminant pour la libération du monde du nazisme ?

La participation tragique de tous les Africains, Asiatiques issus des colonies françaises aux plus grands conflits mondiaux est un sujet très important.

En effet plus de 940 000 hommes ont contribué admirablement à la libération du monde, du joug et de la barbarie nazie durant la seconde guerre mondiale.
Sans l’apport de ces hommes la libération aurait été difficile voire impossible, de nombreux historiens le rappellent.

Aujourd’hui, à l’heure des grandes commémorations, l’apport fondamental de ces hommes ne fait plus partie de notre mémoire collective et a été pratiquement occulté de nos manuels scolaires et assez curieusement dans la plus grande normalité.
L’apport de ces hommes est toujours réduit à un négationnisme féroce…

6. Est-ce que finalement en se battant pour la libération de la France, ce n’est pas pour la libération des colonies que les tirailleurs se sont battus ?

Certainement et sans s’en rendre compte…
Ces hommes contre leur gré se sont retrouvés dans une guerre qui n’était pas la leur. Progressivement « ces hommes venus d’ailleurs » se sont approprié cette guerre qu’ils n’ont jamais cautionnés et encouragés
A la fin de la guerre, le 8 mai 1945 ces hommes et ces femmes issus des colonies comprendront que ce monde dans lequel ils vivent est beaucoup plus complexe, voire plus cruel qu’il ne le pensait.
Mais à quel prix…
Dans de nombreux pays colonisés, les rescapés de ces guerres rentreront chez eux et découvriront à nouveau l’horreur. Une répression féroce décimera des hommes et des femmes convaincu que la France respecterai son engagement, à savoir quitter les colonies dès le premier de la libération
Le 8 mai 1945 symbolise également ces massacres dont personne ne veut parler
En ce jour assez sombre naisseront les différentes guerres coloniales telles que la guerre du Vietnam (Indochine), la guerre d’Algérie…

7. Quel message doit-on retenir de ce film bouleversant ?

Les questions existentielles, bien que présentes dans toutes les sociétés humaines, ne se posent pas collectivement. Elles sont posées par des individus, qui se questionnent sur le sens de leur vie.
Ce questionnement est lié au contexte d’existence, qui lui est partagé et collectif.
S’il y a universalité dans l’existence de ces questionnements, par contre, ils ne sont pas posés partout de la même façon et les réponses qui y sont apportées sont multiples également.
La grande diversité des mythes, religions, philosophies mais également les formes de pensées et les règles de conduite qu’ils induisent en témoignent.
Le point commun essentiel entre toutes ces questions et tentatives de réponses, c’est de tenter de donner du sens aux réalités auxquelles tous les êtres humains, quels que soient le lieu où l’époque, sont confrontés.
Les questions existentielles visent à tirer des leçons des expériences qui jalonnent une vie, leur donner du sens et en tirer des manières de vivre, d’être dans le monde.

Dans notre long-métrage, les questions existentielles et les enjeux de la rencontre interculturelle sont étroitement mêlés.
La rencontre entre les protagonistes, en particulier celle de Sulayman, homme proche de la terre et le lieutenant Laurent va profondément bouleverser les représentations et convictions de ce dernier.
Face à une autre façon d’appréhender la multitude de dimensions qui jalonnent l’existence, il va se laisser « déranger » et revoir ses certitudes.

Progressivement, cet homme va penser contre lui-même, remettre profondément en question ses certitudes et accepter de voir modifié le cours de son destin.

Sulayman ne sortira pas non plus indemne de cette expérience : malgré ses tentatives pour trouver du sens à son destin, il sera profondément bouleversé par la violence des événements, l’absurdité de la guerre, la vanité des hommes…