Plus haut plus vrai

Entretien effectue avec un psychanalyste sur l’autisme.

En effet, pour bon nombre de psychanalystes « Les définitions de l’autisme sont nombreuses et différentes. Elles varient en fonction des présupposés et des conceptions idéologiques concernant ce qu’il est convenu d’appeler l’être humain, considéré comme une entité en soi, immanente. Cet a priori, fondamentalement erroné, domine la majorité des systèmes philosophiques et les sciences mécanistes, comme la neurobiologie et les théories cognitivo-comportementales, qui privilégient une logique binaire, méconnaissant les principes de la surdétermination et de la précession logique, pour déboucher sur une confusion entre le fonctionnement cérébral et le fonctionnement psychique, à propos duquel maintes fumisteries sont proférées.  Comme l’analyse les psychanalystes de lecture freudienne ».

C’est pourquoi, la psychanalyse freudienne s’est consacrée -et se consacre encore- à préciser rigoureusement sa conception du psychisme, qui correspond en fait à la constitution et à l’organisation de la subjectivité, c’est à dire du sujet, tant qu’il se distingue de l’individu. Il ne peut pas y avoir d’individu, prenant place dans la société, si la subjectivité connaît des difficultés dans sa constitution. C’est le problème qui est omniprésent ; en filigrane, dans tous les troubles de la subjectivité, notamment l’autisme, surtout infantile. L’autisme est donc un trouble majeur de la constitution du sujet, qui n’est pas irréversible, surtout chez l’enfant. La subjectivité et la condition de sujet, indispensables à l’existence, résultent de l’acceptation et de l’intégration progressive par chacun, de l’ordre symbolique, qui est à l’œuvre dans l’échange avec l’autre, et notamment dans le langage, dont la structure détermine toutes les langues. L’ordre symbolique n’est pas à confondre avec l’ordre social, qui n’en tient pas compte généralement, alors que c’est une évidence. Le symbolique est la dimension essentielle qui caractérise les êtres humains en tant qu’ils sont des êtres parlants (seule espèce vivante qui échange avec des mots qui ne forment pas un code fermé). Il permet au mot de se substituer à la chose en la faisant disparaître et en lui donnant désormais son existence par sa nomination, qui sert ainsi à la manipuler. Le symbolique « dé-sessentialise » : il exclut l’ « en soi » de « la chose », son essence pour les reléguer au rang de ce qui n’est plus saisissable et qui est impossible à maîtriser, qu’on appelle le réel (à la suite de Lacan). Il introduit un écart incomblable entre lui et toutes les réalités qu’il détermine.

Jacques Lacan

Le défi que se lancent les névrosés «normaux», au nom du progrès, et qui débouche immanquablement sur un échec, en passant par des massacres si besoin, c’est de trouver des « bouche-trous » imaginaires pour combler cet écart impossible à réduire… Il est nécessaire à l’existence. C’est cet écart qui fait défaut chez l’autiste, et qu’il s’agit de construire, car même s’il refuse l’ordre symbolique, tout autiste a quand même «un pied », sinon il n’aurait rien d’humain. Malgré ses troubles qui montrent qu’il cherche à s’exclure de l’ordre symbolique, il lui reste un lien avec ce dernier, à partir duquel la prise en charge thérapeutique reste possible. Pour la psychanalyse freudienne (et donc lacanienne), l’autisme représente un trouble important de l’articulation de ces trois dimensions constitutives de la subjectivité. Ces trois dimensions nommées par LACAN : réel, symbolique, imaginaire, sont noués de telle façon par tout un chacun, qu’elles peuvent engendrer des troubles particuliers (névrose, psychose, perversion).

Dans l’autisme, notamment infantile, malgré la variété de ses manifestations sur le plan clinique, le défaut d’écart entre le réel et les réalités que le symbolique est censé mettre en place, est patent. Le monde autistique est un monde chosifié, réifié, qui rejette l’altérité, fondée sur l’écart réel/réalité, empêchant toute dialectisation, en raison du rejet du symbolique, qui introduit, en même temps que la substitution et la présence de l’absence, l’incomplétude propre aux êtres parlants, et qui est à la base de leurs évolutions et de leurs régressions. Il fascine d’ailleurs les tenants de la « normalité » névrotique, qui poussent eux aussi à la réification en promouvant des théories simplistes, réductrices et partant obscurantistes, qui renforcent les aspects de plus en plus psychotisants du monde actuel, par le déni du vide fondateur de l’existence de tous et de chacun, que le symbolique instaure. C’est pourquoi les prises en charge thérapeutiques des autistes doivent absolument tenir compte de ces dimensions pour éviter d’aggraver leur chosification, et leur chronicisation, d’autant plus qu’ils ont tendance à accepter le dressage adaptatif aux normes sociales.

Autrement dit la « psychose sociale » a tendance à chroniciser et à aggraver l’autisme, par le recours à l’objectivation forcenée et mécaniste. Une société n’est digne que si elle donne la peine de prodiguer les soins à ses membres, tiennent compte et prennent en considération la complexité de la structure de la subjectivité, qui caractérise l’espèce humaine, en tant qu’elle est la seule qui dépende à ce point de l’ordre symbolique et des effets qu’il induit, sur le plan individuel comme sur le plan social. En fonction de son histoire, de l’état du rapport de force entre les classes qui la composent, et de celui qui régit la planète, chaque société tolère un certain niveau d’obscurantisme, en fonction de la place accordée en son sein, par les intellectuels notamment, à la logique classique, qui pousse à la psychose en refusant l’inconscient, lequel protège et garantit l’existence de chacun. Plus les théories à visée ontologique dominent, plus la dépendance de l’ordre symbolique est niée, et plus l’obscurantisme, soutenu aussi par des sciences mécanistes, se développe, au détriment des prises en charge qui respectent la subjectivité et sa structure.

C’est pourquoi si on respecte un tant soit peu les sujets présentant des troubles autistiques, on se doit d’abandonner les théories psychopathologiques, qui se contentent d’une logique binaire et d’un schéma causal réducteur et simpliste, soutenus par les laboratoires pharmaceutiques, rivés sur leurs intérêts financiers, et complices des promoteurs des idéologies réactionnaires et obscurantistes, confortables pour les cliniciens, adeptes de la paresse intellectuelle, quel que soit par ailleurs, le « vernis » humaniste dont ils la parent. Accorder un statut social de malades aux autistes, ne doit pas signifier qu’on les réduise, tout en les chronicisant, à des machines recyclables et réadaptables par le dressage de type ratomorphique (comme on fait pour les rats de laboratoire). Les traiter ainsi, revient à renforcer leur asservissement et leur situation d’esclaves d’un système de réification, renforcé par des normes sociales, exclusives de la subjectivité et de l’inconscient, qui leur fait déjà défaut, mais qui ne leur est pas totalement étranger. Le problème qui vaut la peine d’être posé correctement est : comment articuler les normes sociales, qui légitiment l’aliénation sociale au détriment du sujet, avec l’aliénation symbolique, qui, liée à l’inconscient, est nécessaire à l’existence.

Autrement dit, comment prendre en charge les autistes pour parvenir à faire émerger de leurs troubles les éléments qui permettent de (re)mettre en activité l’inconscient et les dimensions qu’il articule pour donner consistance à l’existence, qui allie individu (social) et sujet (subjectivité) ? Les autistes, notamment les enfants, ne sont pas condamnés à le rester jusqu’à la fin de leurs jours. Le paradoxe que les thérapeutes, dignes de ce nom, doivent travailler et résoudre est le suivant : comment réussir à fonder les prises en charge thérapeutiques sur la structure subjective, alors que l’autisme est une forme de refus de cette même structure, qui, je le répète, ne leur est pas totalement, ni complètement étrangère ? Ils développent un négativisme pour s’opposer et fuir l’aliénation symbolique, au point de s’abîmer dans une aliénation sociale mortifère pour le sujet, même si l’individu continue de « végéter ». En ce qui concerne la scolarisation des enfants autistes dans des établissements scolaires ordinaires, elle nécessite une prise en charge coordonnée, composée de plusieurs volets : Déterminer à quel moment de la prise en charge thérapeutique, un enfant peut rejoindre une classe. Préparer l’enseignant volontaire à s’intégrer dans l’équipe thérapeutique pour qu’il reçoive l’aide adéquate, afin de proposer à l’enfant autiste le programme pédagogique qui correspond à son état, de favoriser son intégration auprès des autres enfants, en répondant franchement et clairement à toutes leurs questions.

Se départir des schémas d’apprentissages mis en place par les protocoles ratomorphiques des sciences mécanistes, pour individualiser au maximum la prise en charge. (Passer de l’individualité à la singularité) Favoriser les rencontres avec les parents de tous les enfants pour démystifier et déconstruire les aprioris qui accablent les troubles autistiques. Alors que le suivi des parents autistes doit être largement préconisé et favorisé auprès de « spécialistes » se référant à des théories solides, qui ne cachent pas leur ignorance derrière un verbiage psychologique.

L’impérieuse nécessité de mettre en place des formations régulières, s’appuient sur des groupes-ressources locaux, engagés dans un travail régulier d’approfondissement des concepts, instruments de travail, qui permettent de fournir des lectures dignes d’intérêt, bénéfiques aux patients, à leurs familles et à la nation. En conclusion, il s’agit d’offrir aux autistes toutes les possibilités et toutes les conditions pour qu’ils abandonnent progressivement la chosification et la réification, toutes deux recherchées par ceux qui sont censés les en débarrasser, et qui n’admettent pas que la structure subjective, établie sur un vide irréductible et omniprésent, s’oppose comme négation à toute prétention ontologique et de complétude. Malgré les dégâts que cette prétention illusoire cause -dans les psychoses, et plus spécialement dans l’autisme- la majorité des « thérapeutes », enfermés dans des conceptions erronées, pensent encore qu’elle est porteuse de guérison, alors qu’elle aggrave la « folie ».

Lorsque dans une société, une place est laissée à un discours qui tient compte de l’inconscient comme négation inhérente au vide, alors émergeront des possibilités de déconstruction de ces chosifications, ainsi que celles de leur remplacement par d’autres conceptions moins figées, et conformes à l’ordre symbolique (aliénation symbolique ou signifiante) qui, s’il est lui-même fini et clos, reste indéfiniment ouvert. C’est d’ailleurs grâce à sa prise en compte que l’aliénation sociale, qui occupe le devant de la scène, se modifie selon les périodes historiques et les discours que les rapports sociaux rendent possibles, pendant que d’autres en sont forclos. Moins une société admet et accepte l’inconscient, plus elle est « folle », et n’a plus recours qu’à des discours obscurantistes, qu’ils soient scientifiquement mécanistes et prédicatifs et/ou qu’ils soient religieux !

Adnan Mori