Plus haut plus vrai

L’aspect transgressif chez Kamel Daoud

Mercredi 17 janvier, j’ai eu l’honneur de rencontrer au Centre de recherche d’Oran, Kamel Daoud, auteur de Zabor, ou, Les psaumes » aux Éditions Actes Sud. Prix Transfuge (Meilleur roman en langue Française 2017)

 

  • Auteur: Kamel Daoud
  • Éditeur: Actes sud
  • Date de parution: 16/08/2017
  • EAN: 978-2330081737
  • ISBN: 2330081731
  • Nombre de pages: 336
  • Format:12×22

Cette œuvre romanesque, se met sous les auspices de la réflexion, elle permet de questionner, problématiser et déconstruire en faisant appel à « l’anarchive » pour reprendre Jacques Derrida.

Pour ce faire, dans un premier temps nous ferons un bref survol sur la critique sociale du romancier qu’on retrouve aisément dans la trame narrative.

Dans un deuxième temps, nous rentrerons dans le vif du sujet pour faire parler notre épanchement romanesque par rapport au roman « Zabor ». L’arrogance dogmatique de la « socialité anomique » couplée à l’assujettissement au religieux forme une « clôture dogmatique » qui enferme la raison humaine dans un désespoir et une passivité active qui fane l’œil de l’objectivité scientifique. Ce malaise tragique met en évidence un conflit dramatique de l’impensé qui nous conduit de façon volontaire à déterminer les facteurs de socialisation de l’individu qui se noie dans les « routines d’obéissance ».

 Il serait aisé de voir que religion et société soient une réalité incontournable ; on prétend développer « une culture de l’homogène » en mettant en exergue la dictature du « même » dans les relations sociales et en valorisant le « nous » contre le « je », cette parcelle de l’autonomie et de l’originalité. Devant « une imposition identitaire » qui révèle dans son sein une « cohabitation belliqueuse entre berbérité, arabité et latinité ». La description de l’unicité de la langue et d’une religion empreinte de violence symbolique nous fait penser à la métaphore de l’oignon énoncée par Hannah Arendt, elle décrit l’organisation totalitaire dans laquelle se situe le chef pareille à « une sorte d’espace vide comme la structure de l’oignon ».

Ce musellement de subjectivité qui a pour fonction « l’estompage » de l’individu place le sujet dans la certitude mais en même temps dans « la privation de lui-même ». Le français devient alors pour lui la langue du désir, du corps et de la sexualité. Il constitue ainsi son nouveau dictionnaire, qui définira son style. L’écriture est un tatouage et, derrière le tatouage, il y a un corps à libérer. De ce fait, l’éducation dite « surmoïque » favorise une « micro pénalité », sanctionnant les divers manquements à l’organisation sociale basée sur le bâillonnement de la liberté individuelle.

Cet aspect nous permet aussi de comprendre comment l’univers masculins/féminins verse continuellement dans la nappe bien lisse de la phallocratie ou pour reprendre le sociologue Pierre Bourdieu « la domination masculine ». Sa tante Hadjer abandonnée par celui qu’elle a désiré vit dorénavant dans le fantasme de ses films indiens, et Djamila la femme « décapitée », répudiée elle aussi car divorcée, et mère d’une petite fille. Deux femmes recluses, enfermées à la maison, elles paient pour des fautes qu’elles n’ont pas commises. L’auteur décrit avec justesse le quotidien de ces femmes enfermées par un père, un frère ou un oncle.

Pour revenir dans le vif du sujet nous pouvons voir que la trame narrative se valorise par la contrainte des mots. L’écriture comme purgatoire d’évasion trouve sa soupape de sécurité dans le processus cathartique. L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre pour empêcher qu’on se brûle. D’où mes questionnements, l’écriture demeure ou fera-t-elle parler notre propre névrose ? Par le biais de ce surmoi collectif qui demeure continuellement aux aguets ?

Dans Zabour la contrainte des mots met en valeur la culture de l’écrit, ce geste novateur du passage de l’oralité à la culture de l’écrit me fait penser à l’analyse judicieuse de Mohamed Arkoun qui parlait de « l’ignorance sacrée » et clôture dogmatique qui forme un goulet d’étranglement. « Écrire est la seule ruse efficace contre la mort DUEL ENTRE EROS et THANATOS. » La trame narrative de Zabour favorise la flamme de la parole libre qui se débarrasse du caractère superficiel  en sanctifiant l’élan vital de l’imaginaire créateurs de sens tout en se situant aux antipodes de cet imaginaire leurrant qui forme une clôture identitaire. Citons ce passage « Une odeur de foin, de fumier et de couteaux aiguisés prenait la place des menthes et des eucalyptus. Aboukir se salissait dans une grossière dévoration. »

La vue du sang d’un mouton égorgé par son père pour l’Aïd l’a traumatisé tout jeune, la fascination qu’on voue au sacrifice et à l’étalage de couteaux ou autres armes servant à égorger le mouton montre bien, de façon mortifère, que la crise algérienne plonge dans une dimension sexuelle à défaut de viriliser l’animal. L’analyse judicieuse de Freud, sur la mort du père est heureusement là dans « Totem et tabou » pour nous appeler à la rescousse.

En un mot l’autre étant fait de langage et fondant le désir puis le sujet ce qui amena Freud à parler « de pulsion sociale par le biais de laquelle l’enfant passe de sa relation au couple parental à des rapports familiaux puis aux rapports aux groupes c’est à dire sociaux ».

Émancipation fustige les idées qui mènent au cimetière. Mais toutes fois je demeure un peu sceptique quant à la définition de la féminité. Prenons comme exemple cet aspect.

« Ainsi, si Kamel DAOUD peut expliquer les exactions sexuelles perpétrées à Cologne (Les viols de la Saint Sylvestre) par certains individus en raison de leur appartenance ethnique et confessionnelle, peut-il mettre en avant ce même facteur pour nous éclairer sur les agissements et les méfaits sexuels d’un grand producteur de cinéma hollywoodien, H. WEINSTEIN».

Freud et la figure de l’écrivain, « Freud et son double ». Liens troubles, ambivalents, de fascination et d’envie. Les écrivains sont, dit-il, de « précieux alliés » mais leur grâce, leur élégance dans le maniement des Mots, et l’étendue de leurs perceptions des mouvements cachés de l’âme suscitent aussi le découragement. L’artiste est proche du névrosé, de l’homme primitif, de l’enfant ».

Enfin, devant ce bref survol qui mérite un long développement cette trame narrative me fait rappeler la dimension héraclitienne qui peut dire à Ismail tu dois vivre de mort et mourir de vie. De cette utopie réaliste je fais mienne la citation de Jean Salem qui disait « lutter pour de belles choses c’est déjà le chemin du bonheur ».

Adnan Mouri