Plus haut plus vrai

Le langage au sein de notre vie psychique.

Qui ne s’est jamais surpris en train de se parler à haute voix, ou alors qui n’a jamais pris la place de producteur exécutif, réalisateur et acteur principal de son propre film imaginaire ? Cette façon de procéder relève de l’adaptation sociale, elle exprime notre manière de nous percevoir en lien avec les projections subconscientes de notre entourage, construite dès notre prime enfance.

Souvent lorsqu’on se surprend à se parler à haute voix, nous employons le discours privé, qui consiste à planifier un comportement ou des tâches futures à réaliser, tel que « acheter le riz et les œufs pour le dîner, déposer Farida au foot, faire mon dossier logement…».

Le discours intérieur c’est lorsque nous nous parlons à soi-même sans émettre un son, exemple «tu peux le faire ! », «-je pense que tu devrais en parler avec Sam./ -Non, ça ne sert à rien, il ne t’écoutera pas.» Ces deux types de communications ont pour vocation de nous aider à planifier des comportements futurs, mais aussi à réguler nos flux émotionnels, à favoriser l’engagement, la créativité, quand elle est utilisée à bon escient. De ce fait il faut une bonne architecture psychique pour mener à bien cette vie interne, construite à partir de notre discours intérieur.

Par le biais de ce dernier, nous pouvons développer une discussion avec soi-même, on peut réécrire notre vécu avec des personnes absentes, décédés, présentes voir vivantes ou imaginaires, parler à Dieu. Toutes ces formes de discussion ont pour but d’élever la personne intérieurement.

D’où nous vient cette capacité à développer un discours interne ?

À l’origine c’est le discours privé que nous utilisons lorsque nous sommes enfant.

Rappelez-vous quand vous preniez ce bout de canapé comme le tapis de caisse du supermarché du coin, et vos jouets, comme courses alimentaires pour la famille à nourrir. Vous pouviez simuler des disputes ou de la joie entre vos jouets. Pas plus tard que hier, assise en famille, j’entendais la voix de ma nièce âgée de 5ans jouant à construire une longue route avec les jetons d’un jeu de société, cette route menait aux vacances, au Maroc, ainsi le couvercle du jeu de société représentait le pays. Cette façon de jouer imaginative et innocente permet à l’enfant de penser fort, bruyamment, on peut remarquer ce phénomène dans les écoles maternelles, les crèches et les ludothèques…

Il y a deux hypothèses qui se confrontent au sujet de l’origine du discours privé et interne.

En premier lieu, l’hypothèse de Jean Piaget, psychologue spécialiste du développement cognitif. Selon J. Piaget, ce monologue dans le jeu, serait l’incapacité des enfants à prendre en compte le point de vue de leur environnement et à adapter le discours à ceux qui l’écoutent. Selon, Piaget cette façon de faire disparaît à l’âge adulte du fait d’une habituation des interactions sociales avec son environnement.

À la différence de Jean Piaget, Lev Vygotski pose comme hypothèse, selon laquelle les enfants réutiliseraient intentionnellement des termes qu’ils ont déjà employés au sein de l’environnement.

Les enfants rejouent ce monologue pour consolider leurs connaissances, non pas pour influencer leur entourage. Lev Vygotski, postule que ce monologue durant l’enfance est l’origine du dialogue intérieur à l’âge adulte.

Des chercheurs en science du langage sont venus étayer cette hypothèse. Tel que Charles Fernyhough, professeur de psychologie, spécialiste du développement cognitif, émotionnel et social, il a étudié les phénomènes de discours intérieurs dans le cas des psychoses avant de proposer une théorie pour le dialogue intérieur chez les personnes saines.

Une équipe de chercheurs s’est penchée sur l’étude neuronale de l’utilisation de deux types de discours :

  • Dans un premier temps, celui où on engage une interaction avec autrui, où l’on va imaginer une scène déjà vécue mais avec un autre discours, une autre posture, ou également appréhender une future rencontre etc…
  • Dans un second temps, un discours plus intime, un monologue. À partir des observations faites sur *l’IRM fonctionnelle lors de cette expérience concernant les deux types de dialogue intérieur. On observe  pour la situation où les participants doivent s’imaginer un dialogue avec deux points de vue, les zones cérébrales sollicitées, au langage (hémisphère gauche, Gyrus frontal inférieur, Gyrus temporal supérieur), ainsi que dans l’hémisphère droit la partie qui prend en compte les cognitions sociales, le point de vue de l’environnement (cortex cingulaire postérieur et le précunéus) s’activaient conjointement, à la différence du monologue intérieur, qui, celui-ci, sollicitait seulement les zones standards du langage (hémisphère gauche).

L’importance de cette étude montre, d’une part que le discours intérieur n’est pas uniforme, il a différentes fonctions selon les situations, la structuration psychique de l’individu, et son utilité dans un moment donné d’une situation.

 Pourquoi mettre en avant cette étude ?

Tout simplement, pour que vous puissiez comprendre que cette voix intérieur, ces prédictions catastrophiques que vous avez tendance à produire, et qui ont pour effet de vous enliser dans des enjeux psychiques qui vous dépassent, ont pour objet commun la manière dont vous avez absorbé le discours direct et indirect de votre entourage. Depuis tout petit, ces interactions ont façonné votre cerveau à produire des dialogues intérieurs qui sont porteur d’engagement, de positivité, d’écoute de soi, de bienveillance, ou alors le contraire. Produire des dialogues qui iront à votre encontre, qui vous desserviront, vous empêcheront d’investir des choses pour vous, de vous sous-estimer.

Lorsque j’ai choisi d’écrire à ce sujet, un film m’est revenu à la conscience, « l’incroyable destin d’Harold Crick ». Le synopsis est le suivant : « Un beau matin, Harold Crick, un obscur fonctionnaire du fisc, entend soudain une voix de femme qui se met à commenter tout ce qu’il vit, y compris ses pensées les plus intimes. Pour Harold, c’est un cauchemar qui dérègle sa vie parfaitement agencée, mais cela devient encore plus grave lorsque la voix annonce qu’il va bientôt mourir…
Harold découvre que cette voix est celle d’une romancière, Karen Eiffel, qui s’efforce désespérément d’écrire la fin de ce qui pourrait être son meilleur livre. Il ne lui reste plus qu’à trouver comment tuer son personnage principal : Harold ! Elle ignore que celui-ci existe, qu’il entend ses mots et connaît le sort qu’elle lui réserve…
Pour s’en sortir vivant, Harold doit changer son destin. Sa seule chance est de devenir un personnage de comédie, puisque ceux-ci ne sont jamais tués. 
»

Dans ce film le personnage principal s’ignore totalement, il vit une monotonie extraordinairement contemporaine. Cet homme est hypnotisé par sa routine quotidienne, il voue un culte aux chiffres, non besoin de préciser combien à l’heure actuelle, nous vouons une obsession aux chiffres et à l’envie de maîtriser notre temps dans un souci de rendement. Dans le film, cette narratrice, vient bouleverser son quotidien en annonçant sa mort prochaine. Harold prit de peur commence à déployer ses ressources psychiques pour comprendre ce qui se passe pour lui et comment contrecarré le destin fatal que lui assigne cette voix, il ne se croit pas fou, il est convaincu qu’une voix extérieure à lui est en train d’écrire son histoire.

À travers cette histoire, nous comprenons que lorsque nous faisons preuve d’une résilience conséquente, nous arrivons à dépasser cet état stationnaire dans lequel nous ne faisons que  ressentir les choses désagréables que nous vivons, à un état où nous mettons notre corps et notre psyché au service de la guérison, de l’espoir, et de l’engagement tourné vers soi.

C’est ainsi, qu’Harold arrive à changer son destin en une fin heureuse. Au plus Harold découvre l’inattendu et le bonheur, au plus il prend conscience, avant la survenue de cette voix, il s’était noyé dans une monotonie qui avait pour conséquence la négligence de sa propre vie psychique, et la superficialité du peu de liens sociaux qu’il avait autour de lui.

C’est dans la souffrance et la peur que le personnage principal s’est rencontré, j’ai tendance à  répéter cette phrase à ma patientèle, car c’est lorsque l’on est face à une menace de mort imminente de notre espace psychique que nous sommes saisit par l’envie d’y implanter à nouveau la vie.

La moralité ? Au-delà de ces dialogues intérieurs qui peuvent nous consumer, si vous décider de donner un sens à votre vie et si vous souhaiter (ré)-apprendre à vivre et soigner vos blessures internes, nous pouvons changer la voie et la voix intérieures.

En thérapie, le psychologue est porteur de cette voix bienveillante et accompagnatrice qui va permettre par le biais de l’alliance thérapeutique et des efforts du patient à réaliser ce travail sur soi, ainsi de changer le contenu du discours intérieur mais aussi sa fonction.

*IRM fonctionnelle : technique d’imagerie par résonance magnétique, l’IRM fonctionnelle, enregistre le flux sanguin dans le cerveau qui reflète l’activité des neurones.

*Subconscient : d’après Janet, processus psychiques non accessibles au sujet conscient. Ces processus relèvent de l’automatisme, ce sont des pensées implicites.

Wissal El Mahjoubi

Bibliographie :

  • M.Perrone-Bertolotti, Langage intérieur dans S.Pinto et M.Sato (éd.), Traité de neurolinguistique, De Boeck Supérieur, pp.109-123, 2016.
  • Charles Fernyhough, Mais qui me parle dans ma tête dans Cerveau et psycho, numéro 97-Mars 2018, pp.23-28, 2018.