Plus haut plus vrai

Plaidoyer pour un islam apolitique de Mohamed Louizi.

Par Khalid Louguid

« Plaidoyer pour un islam apolitique » de Mohamed Louizi.

Avis:

« Plaidoyer pour un islam apolitique » est un livre qui révoltera, enseignera ou violera l’esprit de beaucoup de profanes. Un feu dans la conscience des êtres, une lumière pour d’autres, comment évoquer l’Islam sans prendre le risque de se brûler la main, sans prendre le risque de se faire traiter d’apostat ? Un islam apolitique est-il possible ? Pouvons-nous gérer notre vie sans se soucier de la politique ? Ce sont tous ces maux qui doivent être lus sans la traduction, sans l’abdication de la réflexion, sans la remise en cause du fondement même de la tradition islamique. Ce sont tous ces maux qui doivent être lus sans la traduction, sans l’abdication de la réflexion, sans la remise en cause du fondement même de la tradition islamique. C’est avec des mots choisis, microscopiques mais aiguisés que l’auteur s’exprime. Mohamed Louizi, ne se fera pas que des amis, mais est-ce le but ? La vérité pour alerter et espérer voir le beau dans ce brouillard de doute. Le plaidoyer pour un islam apolitique est un livre qui révélera l’histoire des khalifes aux frères musulmans selon la vie et le regard de Mohamed Louizi.

 

 

 


Interview:

Mohamed Louizi

Mohamed LOUIZI, citoyen franco-marocain, né à Casablanca en 1978, marié et père de trois enfants. Diplômé en électrotechnique de la faculté des sciences et techniques de Mohammedia et aussi de l’université de Lille I. Il a enseigné dans des collèges et lycées de la métropole lilloise. Depuis 2012, il est cadre-ingénieur dans le domaine de l’énergie électrique haute tension. En parallèle, il est chercheur indépendant et passionné des études sur l’islamisme, la critique des sources scripturaires de l’islam et la non-violence.

1-   Vous êtes ce que l’on peut appeler « atypique », car vous étiez parmi les Frères Musulmans » qui ont une philosophie d’un islam politique et vous les avez quitté en 2006 pour dénoncer leurs pratiques. Racontez-nous votre parcours.

Mohamed Louizi : D’abord, permettez-moi de vous remercier et de remercier, à travers vous, toute l’équipe du magazine Upper-Mag de m’avoir proposé cet entretien. Mon rapport à l’islam politique, celui des Frères Musulmans (جماعة الإخوان المسلمين) en particulier, comme doctrine politique instrumentalisant un récit de la foi musulmane pour atteindre le but politique du Tamkine, celui du rétablissement du califat, remonte à mon adolescence, au moins. D’abord, ma famille à Casablanca fut très influencée, jusqu’au milieu des années 90, par un mixte entre le discours wahhabite et l’idéologie frériste. A mes 13 ans, en 1991, j’ai intégré les cercles éducatifs (les halaquates) de la confrérie Justice et Bienfaisance (العدل و الإحسان) d’Abdessalam Yassine, qui partageait au moins le même rêve califal avec les Frères Musulmans. D’ailleurs, la bible de cette confrérie, écrite par son fondateur, intitulée : al-Minhaj an-Nabaoui (المنهاج النبوي) — La Méthode prophétique — en dévoile la matrice islamiste commune.

Un an plus tard, j’ai intégré les cercles du MRR (Mouvement Réforme et Renouveau) (حركة الإصلاح و التجديد) issu de la Chabiba Islamiya des années 70. Ce mouvement est connu, depuis 1996, sous le nom du MUR (Mouvement Unicité et Réforme) (حركة التوحيد و الإصلاح). Il demeure très marqué par les standards idéologiques d’Hassan Al-Banna et par la pensée politique de ses guides successeurs. Naturellement, vu du Maroc, le MUR se défend de toute adhésion organique, et uniquement organique, au Tanzim international des Frères Musulmans, pour des raisons liées à la nature politico-religieuse de la monarchie alaouite qui ne voit pas d’un bon œil l’allégeance de ses sujets à toute organisation internationale. Mais le déni de ce lien organique est gravement fragilisé par l’activité même de ses responsables nationaux, qui ne ratent aucune occasion pour se mettre à l’ombre de la guidance-suprême des Frères Musulmans au Caire, à Istanbul ou à Doha. Et ce ne sont pas les preuves matérielles qui manquent pour établir cette adhésion plus qu’idéologique.

Ainsi, durant une quinzaine d’années, j’ai acquis les constances de l’idéologie frériste et y juré allégeance, et suis devenu très vite un vecteur hyperactif de la diffusion de l’islamisme dans les milieux scolaires et universitaires. J’ai participé aux premières élections législatives du PJD (Parti Justice et Développement) en 1997. Ce parti qui est le bras politique du MUR et est à la tête du gouvernement marocain depuis 2012.  A mon arrivée en France en 1999, j’ai rejoint le Tanzim international des Frères Musulmans, sous la bannière de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) qui, pour des raisons stratégiques a changé de nom pour devenir « Musulmans de France » depuis le printemps de l’année en cours. J’y ai occupé plusieurs postes de responsabilité et suis devenu président des Etudiants Musulmans de France à Lille et membre des instances nationales de ce syndicat confessionnel. Localement, en métropole lilloise, j’ai cumulé plusieurs responsabilités culturelles et éducatives à la mosquée de Villeneuve d’Ascq et à la mosquée de Lille-Sud qui sont, toutes les deux, gérées et dominées par les Frères Musulmans.

De nature curieuse et difficile à manipuler et grâce certainement à cette dynamique interrogative due à la confrontation entre deux référentiels culturels, intrinsèquement pluriels et structurants, celui du Maroc et celui de la France, de nombreuses interrogations profondes avaient commencé à encombrer mon esprit : Le rapport à la violence et à la non-violence dans l’action islamiste ; le sens des libertés fondamentales, de la liberté de conscience et d’expression ; l’incompatibilité de la condamnation de l’apostasie avec le principe d’absence de contrainte en religion ; le poids énorme donné à ladite sunna du Prophète, la deuxième source scripturaire de l’islam sunnite ; le recours abusif aux fatwas pour régler des questions d’ordre économique, social voire sociétal, etc. Au fil du temps, j’ai constaté le décalage des Frères Musulmans entre leur discours destiné à la consommation des masses et des élites médiatico-politiques en France avec l’autre discours diffusé et entretenu à l’intérieur de la confrérie, entre les membres. Concernant le rapport à la violence et au jihad armé, la ligne idéologique de l’UOIF est parfaitement en phase avec le contenu textuel et jurisprudentiel de « l’Epître du Jihad » (رسالة الجهاد), très violente, écrite de la main droite d’Hassan Al-Banna, que j’ai traduite intégralement dans mon premier essai.

Dès que les choses sont devenues limpides, dans mon esprit, concernant cette question entre autres, j’ai décidé de couper le cordon ombilical et de quitter définitivement, sans regret, cette mouvance. En octobre 2006 quand j’ai fini par comprendre, enfin, deux choses majeures : Premièrement, la dépendance de l’UOIF à un agenda stratégique supranational, en plus de sa dépendance idéologique, dépassant les frontières de la France et de l’Europe. Et deuxièmement, l’opacité et le manque de transparence s’agissant de la gestion administrative et financière des lieux de culte. Je ne pouvais plus continuer à apporter ma pierre à l’édifice politique de l’UOIF. J’ai préféré tirer ma révérence au lieu d’accomplir le rôle de témoin passif et complice d’un Tamkine islamiste très actif à l’échelle locale. Pour reprendre les termes de votre question, je n’ai pas quitté les Frères musulmans pour les dénoncer dans un esprit de vengeance. Je les ai quittés pour regagner ma liberté, dans un esprit de responsabilité.

2-   Vous avez écrit « Pourquoi j’ai quitté les frères musulmans » (Michalon 2016) puis très rapidement suivie par « Plaidoyer pour un islam apolitique » (Michalon 2017) Pensez-vous que vous n’avez pas été entendu ou est-ce un tome 2 ?

Presque deux ans séparent la parution des deux essais. Pour simplifier, je dirais que les deux essais, bien qu’ils soient foncièrement différents, sont plutôt complémentaires sans être nécessairement interdépendants. Mon premier essai est dominé par une dimension plutôt autobiographique, qui fait presque plus que sa moitié, racontée dans le seul but d’apporter à tous ceux que l’islamisme intéresse une vision circonstanciée de l’intérieur. Il s’agit d’un écrit à valeur de témoignage factuel, le mien, avec le descriptif de mon expérience, de mes responsabilités, de mon évolution, de mes doutes, de mes interrogations et aussi les raisons de mon départ définitif et irrévocable de cette mouvance tentaculaire.

Il est aussi un décryptage se basant sur les écrits secrets et confidentiels de la confrérie pour livrer, pas uniquement aux universitaires spécialistes du fait islamiste, mais à tous ceux qui s’interrogent au sujet de l’islam politique, quelques clefs de compréhension du projet stratégique supranational islamiste : le Tamkine, depuis sa naissance en Egypte en 1928, et leur expliquer, en se basant sur la littérature de la confrérie, ses étapes, ses outils, ses agents, son réseau, son financement, ses cibles (jeunesse, femmes, …), etc. Il est clair que lorsque le lecteur y découvre, pour la première fois en français, la traduction que j’ai faite de « l’Epître du jihad », écrite par Hassan al-Banna et qui est toujours enseignée dans les cercles fermées des Frères Musulmans en France et en Europe, il ne lira plus, de la même manière, les communiqués de presse que publient les organisations fréristes au lendemain de chaque attentat terroriste. Le double-discours et le double-jeu des frérosalafistes y sont démasqués sans fanfare mais avec pédagogie, schémas, annexes et d’autres éléments pour aider à y voir plus clair.

Vous l’avez certainement compris, ce premier essai-autobiographique est aussi un acte explicitant mon retour décidé, il y a plus de 10 ans, vers un autre islam, un islam apolitique qui se soucie de l’être et non de l’avoir, du savoir et non du pouvoir, de l’humain et non de sa domination. Un islam simple, bienveillant, non-violent, humaniste, citoyen et chérissant la connaissance contrairement à l’islam politique qui, lui, chérit l’autorité et le pouvoir. Au début, je pensais que les éléments que j’ai déjà livrés, dans mon premier essai, allaient suffire pour expliquer ce changement de paradigme dans ma vision des choses : celle débarrassant ma foi musulmane, et ses expressions au quotidien, de toute revendication politique. Mais, au fil des mois, j’ai constaté qu’il faille préciser davantage ma réflexion et oser les profondeurs.

Raison pour laquelle, j’ai décidé de coucher noir sur blanc et de décrire tous ces éléments déterminants, d’un point de vue épistémologique et historique, qui ont eu raison de moi durant les dix dernières années. Et ce, pour aider à comprendre que si l’islam politique s’est imposé au fil des siècles — en étant à l’origine de plus de 60 califats dans l’histoire politique du monde arabo-musulman, depuis le calife Abou Bakr al-Seddîq jusqu’à la création de l’Etat Islamique par Abou Bakr al-Baghdadi — ce n’est pas parce que l’islam serait fondamentalement politique, comme le revendique les islamistes de toute obédience, mais simplement parce que le politique a réussi par un coup de force à vider la Prophétie de Mohammed de sa substance philosophique, spirituelle et éthique, et à voiler son horizon humaniste. Il a imposé par toutes les violences, son « propre » islam hégémonique et conquérant.

Mon nouvel essai « Plaidoyer pour un islam apolitique, immersion dans l’histoire de la guerre des islams » (Michalon-2017) propose ce voyage dans le temps ancien, pour mieux comprendre, à travers les références reconnues chez les sunnites, ce qui s’est passé durant les trois premiers siècles après la mort du Prophète et comment l’islam politique califal a enterré, par étapes, l’autre islam originel et ses principes universels et humanistes. Je conclus en disant que le premier essai couvre la période de 1991 à 2006 de mon existence militante, quant au deuxième essai, il couvre la période 2006-2017 de mon existence intellectuelle, à l’ombre de ma plume, avec ses doutes, ses questions et ses découvertes.

3-   Que pensez-vous que sans le khalifat l’Islam d’aujourd’hui aurait été complètement apolitique ?

Ce que l’on a hérité, dans une large mesure mis à part quelques exceptions, s’est bien l’islam califal et non l’islam prophétique. En effet, les références historiques reconnues chez les sunnites racontent les derniers jours du Prophète Mohammed, sa mort survenue le 8 juin 632, son enterrement retardé curieusement de presque trois jours, et surtout le conflit qui avait opposé ses compagnons, avant même son enterrement, pour désigner, non sans violence, son successeur autoproclamé, en partant d’une interprétation considérant le Prophète Mohammed comme ayant été roi, de son vivant, à la tête d’un état islamique, alors que, premièrement, le Livre Saint — qui a parlé d’autres Prophètes qui étaient aussi rois, comme David et Salomon — a décrit Mohammed uniquement comme Prophète (نبي) et Messager (رسول). Il ne l’a jamais décrit comme roi. Deuxièmement, de l’aveu même de ces références, Mohammed n’a désigné, de son vivant, aucun successeur. S’il était roi, il l’aurait fait, non ? Et troisièmement, du point de vue de l’organisation sociale qu’il avait mis en place, celle-ci n’avait rien d’une structure étatique, comparable à ce qu’étaient des empires de l’époque. Cette organisation ressemble plutôt à ce que décrit l’historienne Jacqueline Chaabi dans ses travaux, à savoir, une sorte de « confédération tribale », liée par des pactes comme cela se faisait bien avant l’avènement du Prophète.

Certes, Mohammed, de part sa mission religieuse représentait une référence morale et une autorité symbolique, au sein de sa tribu, mais en aucun cas il ne représentait une quelconque autorité politique. J’invite à revisiter l’ouvrage précurseur du théologien et juriste musulman Ali Abderraziq, « L’islam et les fondements du pouvoir » (الإسلام و أصول الحكم), publié en Egypte en 1925, dans lequel il démontre méthodiquement que Mohammed était bel et bien Prophète et Messager mais jamais roi. Ainsi, cela est mon intime conviction que j’explique dans mon plaidoyer, si à la mort du Prophète, ses compagnons, qui n’étaient ni prophètes ni messagers, ne s’étaient pas entendus, après un épisode violent, de prolonger l’œuvre sociale de Mohammed sous une forme politique et califale où des intérêts tribaux et familiaux ont pris le dessus sur toute autre considération, l’islam n’aurait pas été ce qu’il est aujourd’hui. Ce sont les califes qui sont à l’origine de l’islam politique et non le Prophète. Une idée que je résume ainsi : Le 8 juin 632, le Prophète est mort, le calife est né.

4-   L’islam dit à la française est-elle née de l’interprétation, de la compréhension voire de la traduction d’erreurs d’érudits musulmans ?

J’ai discuté plusieurs fois avec ceux que l’on nomme les Chibanis dans notre culture, notamment les anciens  immigrés maghrébins qui s’étaient installés en France, après la deuxième guerre et qui ont contribué à sa reconstruction. A la question suivante : « trouvez-vous des différences entre l’islam tel que vous le pratiquiez jadis, dans vos foyers et salles de prière, et l’islam tel qu’il est pratiqué aujourd’hui dans bien des mosquées ? ». Leur réponse est presque unanime. Oui, l’islam des Chibanis, y compris aujourd’hui, est différent d’un autre islam agitateur, revendicatif, identitariste et communautariste. Un islam qui invite la politique jusqu’à dans les rangs de la prière. Un islam politique qui a pignon sur rue et qui gère des mosquées-cathédrales, tels des QG et des officines, et plus encore. Je me souviens de cette réponse que m’avais donnée une personne âgée, un Chibani admirable,  qui doit avoir aujourd’hui plus de 75 ans. Il m’avait dit : « à la maison d’Allah, on parle aujourd’hui de tout, sauf d’Allah » !

Il n’y a pas d’islam à la française, qui serait uniforme et monolithique, mais il y a au moins deux islams presque antagonistes et inconciliables : un islam apolitique incarné, depuis plus d’un demi siècle, par ces Chibanis et un islam politique qui est le prolongement et la résonnance du projet islamiste supranational que mènent les Frères Musulmans, entre autres. Cet islam politique qui n’est pas la particularité de la France puisqu’il existe aussi de la même manière en Angleterre, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Allemagne et partout ailleurs est né, ici dans le vieux continent, de l’arrivée massive d’étudiants islamistes radicalisés et de cadres frérosalafistes fouillant certains régimes panarabistes, à partir de la fin des années 50, pour s’installer durablement à Genève, à Paris, à Francfort et à Londres. Plusieurs vagues, de cette immigration missionnaire très particulière, se sont succédées sur l’Europe à des intervalles plutôt rapprochés.

Je rappelle que Saïd Ramadan, le père des frères Tareq et Hani Ramadan, qui fut secrétaire personnel d’Hassan al-Banna et son gendre, il s’est installé à Genève au début des années 60 après avoir été devenu apatride, dépossédé de sa nationalité égyptienne par le régime de Nasser, et y a créé le premier centre islamiste d’Europe, avec l’aide financière des saoudiens et le concours sécuritaire des américains. A chaque fois, la riposte répressive des régimes arabes à l’encontre des islamistes battait son plein, l’Europe, pas uniquement en raison de sa proximité géographique, était l’eldorado préféré de ses islamistes. On a vu, au fil des décennies, l’arrivée massive d’étudiants islamistes algériens, tunisiens, marocains, égyptiens, syriens, libyens et soudanais. Ceux-là même qui, après avoir acquis leurs titres de naturalisations, sont devenus aujourd’hui des cadres influents de l’internationale islamiste dans bien des capitales européennes, y compris au sein des organes centraux de l’UE. Ils ont bénéficié au moins de la naïveté des pays hôtes, au plus de leur complaisance intéressée, pour ne pas dire de leur complicité incontestable, pour faire développer dans les cités et quartiers populaires l’islam politique frérosalafiste qui a chassé les Chibanis de leurs mosquées et l’islam apolitique avec.

Si on rajoute à cette donnée sociopolitique un autre élément qui me parait déterminant, celui des financements étrangers (saoudiens, koweitiens, qataris, etc.), au bénéfice des islamistes, il devient aisé de comprendre pourquoi l’islam des Chibanis est devenu hélas marginal, et pourquoi l’islam politique frérosalafiste, en particulier, est devenu presque la « norme » aujourd’hui. Avec un tel maillage territorial en réseau, avec de tels financements pétrodollars, de tels moyens, l’islam politique s’est vu propulsé. Sa littérature idéologique en arabe, basée sur tout un référentiel ancestral an phase avec la vision des érudits de l’islam sunnite califal, a été abondamment traduite, avec ses erreurs, ses manipulations, à toutes les langues européennes. Les islamistes savent la vendre, la mettre en valeur, lors de rassemblements grandeur nature. L’Europe paie aujourd’hui les pots cassés de cette longue période qui a vu la disparition, petit-à-petit, de l’islam des Chibanis et la montée en puissance de l’islam des islamistes.

5-   Pourquoi dites-vous « soi-disant » Terre Saintes en parlant de Jérusalem ? Est-ce en opposition avec la conquête de La Mecque par l’armée d’Abdelmalik ibn Marwan ?

Si je dois écrire un prochain livre, dans quelques années, son titre serait sans doute : « Palestine : les mythes fondateurs ». D’ailleurs, dans mon premier essai j’ai consacré à cette question deux chapitres intitulés : « Le choc d’Auschwitz » et, en annexe, « Palestine : ma position et celle de l’UOIF », c’est-à-dire, celle des Frères Musulmans. J’y raconte comment l’idéologie islamiste instrumentalise, depuis 70 ans, en public, y compris dans les mosquées de France et de Navarre, le conflit israélo-palestinien pour grossir les rangs et maintenir les tensions en alimentant, par des discours va-t-en guerriers pro-Hamas, la haine entre musulmans et juifs. Je dis bien « en public » car, tout simplement, dans les coulisses des pouvoirs, dans certaines loges, ici ou là, les ententes et autres échanges, entre fréristes et israéliens, sont plus que cordiaux. La fixation islamiste sur l’état d’Israël consolide les liens entre la tête de la pyramide et sa base, et pérennise, à ne point douter, le projet islamiste : c’est une constance idéologique qui sur-joue l’affect. Dans ce sens, je fais mienne, sans réserve, cette déclaration attribuée à sa majesté le roi Hassan II qui disait : « le rejet d’Israël est l’aphrodisiaque le plus puissant des musulmans ». Les Frères Musulmans et leur littérature y sont pour beaucoup. Ils savant s’en servir.

En disant cela, je ne m’éloigne pas de votre question, je la resitue uniquement d’un point de vue idéologique et historique. Cela étant dit, la construction idéologique islamiste relative à cette question puise sa sève de cet héritage scripturaire ancestral qui place, quand le veuille ou pas, la sacralité d’une terre, la Palestine pour ne pas la citer, au-dessus de la sacralité de l’Homme et de la vie humaine. Par conséquent, cette terre est devenu l’autel sacré, à ciel ouvert, sur lequel l’islamisme, entre autres, sacrifie et appelle à sacrifier encore et toujours des centaines de milliers de personnes, d’enfants, de femmes et d’hommes — en autorisant des attentats suicides et toutes sortes d’attaques terroristes — et bloque catégoriquement tout processus de paix, épargnant les vies humaines, palestiniennes et israéliennes, et permettre enfin une solution définitive et durable de deux états sur la base des frontières de 1967.

Dans mon deuxième livre, j’ai commencé à interroger, à la marge, cet héritage scripturaire concernant cette question et surtout concernant le symbole que l’islamisme choisit pour la promouvoir, à savoir : la mosquée du Dôme du Rocher (مسجد قبة الصخرة). J’ai rappelé des faits historiques remontant à la période omeyyade, où leur armée a saccagé la ville du Prophète, Médine, le deuxième lieu sacré de l’islam. Elle a assiégé, catapulté, brulé, par deux fois, la mosquée sacrée de la Mecque : le premier lieu saint de l’islam. La deuxième fois, fut par l’armée du roi omeyyade Abdelmalik Ibn Marwan, dirigée par son émir assassin al-Hajjaj Ibn Youssef al-Taqafi, en 692, l’année même de l’inauguration du Dôme du Rocher. Quelle coïncidence !

Tout lecteur objectif pourrait constater deux choses : Premièrement, la construction du Dôme du Rocher ne remonte pas à la période prophétique. Deuxièmement, cette construction est l’œuvre de ceux qui ont combattu le Prophète de son vivant, après l’avoir chassé par la répression de sa ville natale en le poussant à l’exil à Medine — les leaders omeyyades, y compris Mouawiyah, ne se sont convertis à l’islam que le jour même de la Conquête de la Mecque (فتح مكة). Un fait. Les mêmes, qui pour instaurer leur monarchie héréditaire après avoir tué le petit-fils du Prophète, al-Hussein à Karbala, et neutralisé son deuxième petit-fils, al-Hassan, n’ont eu aucun respect pour les lieux saints de l’islam des origines, ni à la Mecque, ni à Médine. Comment ces mêmes omeyyades peuvent-ils être associés à une quelconque sacralité de Jérusalem ? Certes, leurs inféodés religieux n’ont pas manqué d’imagination farfelue, en faisant dire au Texte révélé ce que lui-même ne dit pas, pour donner de la sacralité à ce nouveau lieu que leurs maçons ont monté de toute pièce sur un modèle byzantin.

« Palestine : les mythes fondateurs » reviendrait, si Dieu me donne de la force et du courage, avec un œil critique et interrogatif, sur cet héritage hautement sacralisé, revisitant la matière disponible concernant, principalement, « le voyage nocturne » (الإسراء و المعراج), sa part de vérité comme sa part de mythes, ainsi que sur d’autres épisodes où le talmudisme de l’époque s’est associé, avec préméditation et beaucoup de réussite, à des conteurs musulmans, de la trompe d’Abou Hourayra, par exemple, pour prolonger à travers l’institution des hadiths, c’est-à-dire au nom de l’islam sunnite cette fois-ci, le rêve des templiers de Jérusalem. J’estime que l’une des clefs pour résoudre le conflit israélo-palestinien est d’ordre cognitif : le savoir qui sous-tend la paix durable. On dit que l’on est l’ennemi de ce que l’on ignore. Inversement, la connaissance critique de notre héritage permet d’ouvrir et de sanctuariser bien des voies vers la paix mutuelle entre musulmans et juifs, ailleurs comme ici. Me concernant, c’est la vie humaine, indépendamment de la religion et ses symboles, qui est sacrée et non la terre, quelle qu’elle soit. C’est le Texte qui doit être au service de l’Homme et non l’Homme au service du Texte.

6-   Pourriez-vous nous donner votre Islam par excellence ?

En conclusion de mon essai autobiographique, j’ai consacré de langues pages à décrire cet islam apolitique que j’ai observé d’abord chez mon grand-père, Sidi, mon Chibani préféré, avant sa mort en 1991. Des souvenirs me reviennent m’aident à esquisser les contours de cet islam porteur d’espoir et surtout de vision humaniste très ancrée. J’avais décrit son islam n’étant pas consigné dans un livre de propagande ou palabré dans une émission prosélyte ou au-dessus d’un minbar conquis par la tromperie de la masse. Il était plutôt visible et lisible dans son dévouement sincère pour assurer le bonheur de sa famille, l’éducation de ses enfants, le sourire des nécessiteux, le bien-être de son chien, la sérénité de ses vaches, la verdure de son champ, la paix de son voisin, la satiété de ses frères les oiseaux, qui se posaient à côté de lui, comme à côté d’un Saint François d’Assise, pour picorer ses grains de blé, louer le Seigneur et repartir le jabot plein. Ainsi parla Sidi de son islam, par l’acte et non par la parole, par l’être et non par le paraître.

J’avais rappelé que  dans le village de mon grand-père, il n’y avait pas de maison de Dieu mais il y avait son âme. Il n’y avait pas de minaret. L’appel à la prière n’avait besoin ni de muezzin ni d’amplificateur de son. Mon grand-père l’entendait certainement au fond de lui-même. Lorsqu’il faisait sa prière, il était toujours seul, debout dans sa petite chambre. Sa prière, il ne l’exhibait pas devant les autres. Sa voix, lors de sa lecture du Livre Saint, ne la transformait pas. Je n’ai jamais entendu Sidi psalmodier le Livre Saint. Certainement, il considérait que la beauté d’un texte ne venait pas de sa disposition phonique à être chanté, mais plutôt de son pouvoir mystérieux de permettre à son lecteur d’être profondément enchanté. Mon grand-père, comme mon père, ne s’est jamais rendu à La Mecque, mais le souvenir d’Abraham, de sa paix, était partout dans sa demeure. Il n’avait pas de barbe mais il avait un cœur. Il n’avait pas de déguisement trompeur, il était juste lui-même sans additifs, sans masques. Il ne prêchait pas par sa voix. Son comportement parlait à sa place.

Ce n’est qu’après sa mort que j’ai découvert que Sidi connaissait le Livre Saint par cœur depuis sa jeunesse. Il n’en faisait pas montre. Son cœur connaissait le Livre Saint. Ses mains agissaient dans la générosité. Ses pieds marchaient vers le bien. Ses yeux ne brillaient pas face à l’argent. Ses oreilles n’écoutaient pas les coups de langue. Sa langue révélait ce qu’il était simplement : un homme de Dieu au service des hommes et de la vie.

Il est parti en 1991. Son souvenir est toujours vivant au sein de ma famille. Sans rien me dire, il m’a montré sa voie. Adolescent, j’ai pris le chemin de travers en rejoignant les Frères musulmans. À mes 28 ans, j’ai repris ma liberté, décidant de marcher seul, comme lui, vers l’horizon qu’il m’avait indiqué. En 2015, en rêve, il m’a invité à sa table pour nourrir mon âme et en témoigner. Dans le plat, je croyais qu’il y avait du couscous, mais lorsque j’y pense vraiment, ce n’était pas du vrai couscous. C’était plutôt une vision d’espoir, une nourriture de vertu et une philosophie de vie, un peu comme celle que chanta le grand poète arabe Ilya Abû Mâdhi :

Malgré la nuit, sois un astre qui tient compagnie aux forêts

au fleuve, aux plaines et collines

et non une nuit obscure qui, détestant tout le monde,

jette sur les gens un sombre voile.

Toi qui te plains alors que tu ne souffres d’aucun mal

Sois beau et tu verras que la vie est belle !

Par ailleurs, en conclusion de mon deuxième essai, après avoir détaillé les 8 actes, qui me paraissent indispensables pour changer enfin de paradigme et sortir la tête haute du bourbier de l’islam politique, j’ai évoqué ce dogme fondamental de la foi musulmane : « Mohammed est le sceau des prophètes » (خاتم الأنبياء و المرسلين). Sa Prophétie a pris fin depuis plus de mille quatre cents ans. Le Ciel aurait décidé, par ce retrait définitif, de ne plus intervenir pour orienter l’Homme ou agir sur le cours de son Histoire. Il aurait jugé, à ce moment, que l’Humanité a tellement cumulé de connaissances, d’expériences, bonnes et dramatiques, depuis la nuit des temps, pour qu’elle en tire, en toute conscience, toutes les conclusions qui s’imposent, et s’autogère d’elle-même. Ainsi, qu’attend-t-on, surtout dans le milieu musulman, pour comprendre ce dogme à sa juste valeur : non pas comme établissement d’un modèle figé dans le passé, qui serait appelé à être reproduit à l’infini, mais comme une riche expérience mystique et intellectuelle, qui aspire à être comprise, contextualisée et surtout dépassée, continuellement ?

Qu’attend-t-on pour faire (re-)naître la femme et l’homme libres, autonomes, guidés par une sorte d’alchimie heureuse, faite de raison et de foi : c’est à dire de raison qui espère, celle qui ne transgresse jamais les équilibres vitaux, naturels, écologiques et sociétaux fragiles, et  d’une foi intelligente qui aspire toujours au savoir, sans restriction aucune, assimilant, en vue du progrès dans la paix, les connaissances issues d’au moins quatre sources magistrales : l’Univers comme horizon, l’Histoire comme maître, la Vie comme sacré et Soi-même comme juge (et partie) ? Mon islam essaye d’être fidèle à cette vision. Simplement.

7-   Comment passe-t-on, selon vous, d’un Islam tolérant à la radicalisation ?

Je ne sais pas ce que voudrait dire l’expression « islam tolérant ». Je m’explique, l’islam tel que je le conçois est fondamentalement pacificateur des rapports entre le croyant et son environnement. S’il ne génère plus cette pacification, il conviendrait de le nommer autre chose, autre que « islam ». Dans l’expression « islam tolérant », l’adjectif « tolérant » me semble être de trop. De mon point de vue, l’intolérance que l’on constate dans bien des textes et dans bien des réalités n’est pas la fille légitime de l’islam, tel qu’il est consigné dans le Livre Saint, mais plutôt la fille de l’islam politique et de ses textes de référence.

La politisation de la foi musulmane, depuis la mort du Prophète, a produit depuis des siècles plus que des intolérances : des violences mortifères. Presque le premier acte fondateur du premier calife fut les fameuses « guerres d’apostasie » qui ont causé la mort, selon bien des sources d’autorité, de plusieurs dizaines de milliers de personnes en moins de deux ans, alors que le Prophète, durant 23 ans de sa mission, n’a jamais tué un seul apostat, parce qu’il était apostat. Plus d’un siècle plus tard, l’islam politique a formulé un hadith apocryphe pour légitimer la mise à mort des apostats : « celui qui change sa religion tuez-le ». Ce qui contredit des versets explicites du Livre Saint.

Ce que l’on appelle vaguement « radicalisation » et ce que j’appelle simplement « violences islamistes » ou « jihad armé » est dans les gênes de cet islam politique. Ce dernier ne pouvait s’imposer et dominer durant des siècles sans le recours systématique à cette dimension violente. Lorsque le deuxième calife a lancé les fameuses « conquêtes », poursuivi plus tard par les Omeyyades, les jihadistes de l’époque ne distribuaient pas des fleurs aux peuples conquis et dépossédés de leurs terrains et de leurs biens. Lorsque les compagnons se sont disputés le pouvoir politique lors de la fameuse Fitna, c’est bien cette dimension violente qui a pris le dessus sur toute autre considération fraternelle.

Quand Hassan al-Banna a fondé sa confrérie, en choisissant comme emblème idéologique, « deux sabres croisés en-dessous d’un Moshaf », il a aussi écrit et diffusé son « Epître du Jihad » susmentionnée, qui considère le jihad armé comme obligation religieuse pour tout musulman jusqu’au Jour Dernier. Dans ses épîtres, il n’a cessé de rappeler que les Frères musulmans sont « moines la nuit et cavaliers le jour » (الإخوان رهبان بالليل فرسان بالنهار). Dans son action, il a aussi doté sa confrérie d’une branche paramilitaire secrète nommée al-Tanzîm al-Khâs (التنظيم الخاص) qui a commis des assassinats politiques et des attentats terroristes. Ainsi, l’adepte de l’islam politique, le frère musulman, selon Hassan al-Banna, ne peut être que « jihadiste » ou « réserviste », en sommeil, soutenant par tout moyen le jihadiste. Lorsque la situation devient critique, du point de vue de la confrérie, les réservistes doivent aussi porter des armes et combattre. De mon point de vue, l’islam politique est un islam jihadiste et la différence entre les jihadistes de l’Etat Islamique et les autres islamistes, y compris à Paris, elle est uniquement de degré et non de nature. Combien j’aimerais que le futur ne me donne pas raison, croyez-moi !

Par contre, entre l’islam des Chibanis et l’islam politique, la différence est de nature. L’islam des Chibanis ne répond pas aux standards idéologiques des islamistes. Enfin, pour répondre à votre question le point de bascule entre la tolérance et la violence islamiste c’est bel et bien l’idéologie de l’islam politique. Celui qui en est doté peut à tout moment faire usage de la violence, au nom du jihad armé, pour imposer aux autres sa doctrine et les dominer au nom de cette doctrine. La radicalisation islamiste est le fruit de l’idéologie de l’islam politique.

8-   Quelles sont les solutions pour faire accepter à la doxa un nouveau regard sur un Islam tolérant et au plus proche de la source ?

Mes deux essais, le premier comme le deuxième, ne sont pas destinés à cette doxa. Ils sont destinés à tout un chacun qui voudrait bien entendre une autre voix, la mienne. Celle d’une personne qui a servi l’islamisme durant une quinzaine d’année, qui a fait son autocritique et continue à le faire, et qui a décidé de livrer ses conclusions aux parents, aux jeunes, aux éducateurs, aux instituteurs, aux chercheurs et à toute autre personne désireuse de comprendre bien des phénomènes, liés à l’islam et à l’islamisme, dans la complexité. Une bonne partie de la doxa médiatique et politique ne découvre rien, en vérité, en me lisant. J’irais même jusqu’à dire qu’elle serait un peu complice du développement des structures de l’islam politique en France.

Hormis mes essais, j’ai aussi démontré, dans bien des enquêtes en accès libre sur le Net, comment des politiques et des médias ont choisi de faciliter la vie aux islamistes notoires. Pour des politiques, cela leur assure une certaine manne électorale lors des différentes échéances et plus si affinités. Pour des médias, le développement de l’islamisme, qu’ils considèrent comme fréquentables, ne les inquiètent pas outre mesure. Certains ne sont pas prêts de revoir leur grille de lecture qui s’intéresse plus, et surtout, à tous les sujets tensiogènes dans la société que l’islam politique produit. Cela assure paraît-il un audimat certain, contrairement à l’islam des Chibanis qui ne crée pas de vagues, donc on ne s’y intéresse presque jamais. Ce ne sont pas mes écrits qui vont faire bouger cette doxa de ces dogmes. C’est bien la prise de conscience de la masse qui va imposer à la doxa de changer ses lunettes.

9-   Parlez-nous de l’erreur du « Basmalah » Est-ce vraiment une erreur ou une interprétation subjective ?

Pour tout vous dire, quand j’ai lu pour la première fois, en 1999, une traduction en français du Livre Saint faite par Hamidoullah, quelque chose ne passait pas, notamment sa traduction de la Basmalah. En effet, cette formule que connait et prononce tout musulman, presque au début de chaque sourate, de chaque acte, et qui se prononce en arabe comme suit : Bismi Allahi ar-Rahmâni ar-Rahim (بسم الله الرحمن الرحيم) est traduite comme suit : « Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ». La répétition par deux fois de l’attribut « Miséricordieux » dans cette phrase résonnait bizarrement dans mes oreilles. Le terme arabe ar-Rahmân (الرحمن), tel un attribut, a été traduit par « le Tout Miséricordieux ». Le terme ar-Rahîm (الرحيم) par « le Très Miséricordieux ». Depuis ce jour-là, au fond de moi-même, quelque chose m’empêchait d’accepter cette traduction. Une sorte de doute.

Jusqu’au jour où je vais dévorer un essai en arabe intitulé : Des dieux dans la cuisine de l’Histoire : une lecture de l’histoire de la sourate Le Prologue (آلهة في مطبخ التاريخ : قراءة في تاريخ سورة الفاتحة). Son auteur l’historien Djamal Ali al-Hallaq (جمال علي الحلاق) y explique qu’il n’y aurait aucun lien entre ar-Rahmân, d’un côté, et la miséricorde ou la clémence de Dieu, de l’autre. Bien au contraire, ar-Rahmân serait un nom propre comme les noms : Allah et Yahvé et non un attribut ou un adjectif qualificatif. Il serait issu peut-être de l’araméen ou de l’assyrien ou de l’hébreu. Hamidoullah a traduit uniquement une exégèse ancienne considérant ar-Rahmân comme un attribut, relatif à la miséricorde, et non comme un nom propre. Cet essai m’a ouvert les yeux sur des études historiques et archéologiques qui démontrent, en se basant sur des épigraphies matérielles antéislamiques, que le Dieu ar-Rahmân est le nom du Dieu unique, reconnait comme tel, par une bonne partie du Sud de la Péninsule arabique et qu’il y avait toute une doctrine au Yémen ancien qui s’appelait le Rahmanisme.

Après avoir présenté tous ces travaux passionnants, j’ai conclu cet acte de mon plaidoyer en disant que l’association « Allah ar-Rahmân ar-Rahîm », dans la Basmalah, traduirait une volonté de coexistence entre deux identifiants linguistiques d’un même Dieu. Au lieu que « Dieu Allah » n’efface l’autre « Dieu ar-Rahmân », et son patrimoine symbolique, son enracinement et ses valeurs, cette entreprise, traduite par l’acte de la Basmalah,  a opéré une sorte de fusion-absorption entre deux conceptions concurrentes d’une même divinité. Au lieu que Dieu-Allah du Hijaz ne domine Dieu-ar-Rahmân du reste de la péninsule arabique, la Basmalah reconnaît les deux pour en faire une unité de sens, traduisant dans le texte ce qui s’était passé, à ce moment précis de l’histoire de la Prophétie. Tant sur le terrain social et économique que sur le terrain politique et militaire, à savoir une alliance tantôt de foi, en Dieu Créateur, tantôt de raison pragmatique, en Dieu Protecteur, matérialisée pas la signature de pactes, pour protéger les intérêts communs des diverses tribus, dans le cadre non pas d’un état islamique, fantasmé à dessein par l’islam politique, mais d’ « une confédération tribale », alliée au Prophète, se soutenant mutuellement, face aux périls extérieurs que représentaient, jadis, les empires Perse et Byzantin.

L’acte 2 de mon plaidoyer est intitulé : « Distinguer le Livre Saint de ses traductions » suivi de l’acte 3, intitulé « Soumettre l’exégèse canonique à l’archéologie des textes » invitent à cesser de lire les versets du Livre Saint par les yeux des exégètes anciens et des traducteurs contemporains, aussi respectables soient-ils. La Basmalah est donnée uniquement à titre d’exemple pour démontrer les limites et les contre-sens que peut induire une lecture du Livre Saint soumise aux seuls regards exégétiques anciens, indépendamment des diverses découvertes mis en évidence par d’autres champs des sciences humaines, entre autres. Pis, si l’on a commis des erreurs dans la compréhension, l’interprétation et la traduction de la Basmalah, qui relève presque de l’évidence, cela ne serait-il pas suffisant pour mettre en doute la pertinence et la crédibilité d’autres compréhensions, d’autres interprétations et d’autres traductions ? C’est le message que j’essaie de transmettre, au lecteur, en évoquant ce cas d’exemple.

10-         Vous pensez sincèrement que le prophète Mohamed savait lire ? Là c’est une révolution est de l’eau apportée aux moulins des ennemies de l’Islam. Tous ceux qui prétendent aussi que le Coran est de nature humaine.

La remise en question du dogme de l’illettrisme du Prophète ne date pas d’aujourd’hui. Je serais vraiment menteur et prétentieux de dire que je suis le premier à l’avoir évoquée. Non, ce n’est pas vrai ! Cette question a été posée en Andalousie, au onzième siècle de l’ère chrétienne, par un érudit malikite très connu et très respecté, même aujourd’hui. Il s’appelle Abou al-Walid al-Bâjî (1013-1081). Je raconte dans mon plaidoyer les termes de cette controverse et la judiciarisation de ce débat par ses contradicteurs. Abou al-Walid al-Bâjî soutenait clairement que le Prophète Mohammed savait lire et écrire. Parmi les contemporains musulmans qui soutiennent cette thèse plus que crédible, on trouve le philosophe marocain Mohamed Abed al-Jaberi, l’anthropologue tunisien Youssef Seddiq, et le faqih égyptien Ahmed Sobhi Mansour, pour ne citer que ces trois derniers. Ceux-là ont des motivations épistémologiques et n’ont que faire de cette accusation facile que répètent les traditionnistes, à savoir « apporter de l’eau aux moulins des ennemis de l’islam ». La quête de sens, la quête de vérité se contrefiche de telles accusations.

Le traditionnisme sunnite et chiite et les gardiens de ses temples interdisent tout questionnement. Car cela menace indéniablement leurs certitudes et leur commerce. J’ai évoqué ci-dessus une erreur d’interprétation concernant la Basmalah. Le dogme de l’illettrisme du Prophète s’est construit, lui aussi, sur, au moins, une autre erreur qui a été reprise par les traducteurs. On nous a raconté que le Prophète était « Oummi » (أمي) et on a interprété ce terme comme étant : celui qui ne sait ni lire ni écrire. Mais, ce terme, qui n’est pas un terme d’origine arabe, ne veut pas dire ce que raconte la tradition canonique. Il veut dire uniquement : celui qui n’appartient pas à la communauté des « gens du Livre » (أهل الكتاب), juifs et chrétiens, selon des versets aussi clairs qu’évidents du Livre Saint lui-même.

Aussi, dans mon plaidoyer je compare deux versions relatives à l’histoire du début de la révélation. La version la plus ancienne, celle du biographe Ibn Ishâq qui laisse entendre que le Prophète savait lire mais il ne savait pas quoi lire. Et la version d’al-Bukhari, plus récente, qui soutient le dogme de l’illettrisme. On voit déjà qu’il y a matière à se poser les bonnes questions rien qu’en lisant ces deux versions fondamentalement dissemblables. Toutefois, l’enjeu est ailleurs. Car si le Prophète savait lire et écrire, la probabilité qu’il soit lui-même le scribe principal de la révélation divine qu’il a reçue, ou du moins un scribe-superviseur d’autres scribes, devient une probabilité plus que … probable : c’est-à-dire de l’ordre de l’évidence. On me dira : « peut-être et alors ? Où résiderait l’enjeu ? Si enjeu, il y avait».  Je répondrais que cela devient problématique. Car la version du Moshaf (vulgate), très répandue aujourd’hui, nommée la vulgate d’Othman suscite, dès sa canonisation, dans la controverse, plus que des questions légitimes. Certes, elle ne divergerait pas, substantiellement parlant, de la révélation reçue par le Prophète mais cette version et dès l’origine ne comportait pas de points diacritiques : les points que l’on voit au-dessus ou en-dessous d’une dizaine de lettres de l’alphabet arabe. La version du calife-scribe avait fait l’objet d’un effacement délibéré de tous ces points diacritiques sur (et sous) des lettres arabes, qui comportaient déjà, et bien avant le calife Othman, des points diacritiques. Évidemment, cela n’est pas rien !

Conséquence : le Livre Saint, censé être accessible à tout un chacun sans aucun intermédiaire, sans aucune autorité religieuse, sans aucun ordre clérical, qui occuperait l’espace libre entre le croyant et Dieu, est devenu, par l’intervention du calife Othman et de ses scribes, tel un talisman illisible dont le déchiffrage, le décodage, est devenu l’affaire d’expertise linguistique et théologique, d’une autorité religieuse illégitime, aux yeux mêmes des versets du Livre Saint. Eh oui, le Livre ne reconnait aucune autorité religieuse qui se met entre le croyant et Dieu : le sens premier du monothéisme, le Tawhid (التوحيد).

D’ailleurs, les kharidjites (الخوارج), qui avaient assassiné Othman chez lui, lui avait reproché, entre autres, «l’effacement du Livre» (محو الكتاب) dont il fut l’auteur ou le commanditaire. Pour quelles raisons le calife Othman a décidé, plus de douze ans après la mort du Prophète, d’effacer ces points diacritiques, de priver de la sorte la langue arabe (du Livre Saint) de plus de dix lettres consonantiques, et de rendre le Livre Saint illisible et confus ? Dans la vulgate d’Othman, à l’origine et pendant une période relativement longue, les lettres arabes, comportant un point ou des points diacritiques, en étaient purement et simplement dépourvus, conduisant nécessairement à bien plus que des confusions !

Si le Livre Saint comportait des points diacritiques au moment du Prophète — ce que de nombreux indices concordants et des preuves matérielles épigraphiques prouvent (cf. annexes du plaidoyer) — au nom de quelle légitimité Othman avait décidé de les effacer ? Pourquoi ? Dans cette optique, le «dogme de l’illettrisme» présumé du Prophète, ne serait-il pas cette manipulation grotesque visant à légitimer la vulgate du calife Othman et sa stratégie de «l’effacement du Livre», comme premier acte de l’instauration d’une autorité cléricale faisant de sa capacité exclusive à déchiffrer un écrit arabe mais sans points diacritiques, une source de pouvoir : une sorte d’autorité religieuse aux ordres de l’autorité politique ?

Dans mon plaidoyer, je replace cette décision politique, lourde de conséquences religieuses et épistémologiques, entre d’autres décisions politiques prises durant les trois premiers siècles, dans le cadre d’une volonté du « politique » à engendrer, dans la manipulation des textes, de l’image et des dires du Prophète, son propre « islam », un autre « islam » : c’est-à-dire un islam politique.

Toutefois, l’homme de foi musulmane que je suis, croit profondément, sincèrement, que le Prophète a bel et bien reçu une révélation qui a été rassemblée, ensuite, dans un Livre Saint, composée de l’expression d’une Prophétie et d’un Message. Cette révélation comporte évidemment deux dimensions : une dimension métaphysique et immatérielle et une dimension physique et matérielle. En d’autres termes, si le débat ne se pose pas au sujet de la dimension métaphysique et immatérielle et ne remet pas en cause l’origine divine de cette révélation, il se pose néanmoins au sujet de la retranscription matérielle et physique de cette révélation. Si l’origine de la révélation est divine, sa retranscription matérielle, elle, est humaine quoi qu’il en soit, que cela soit le fait du Prophète ou le fait de ses scribes. Car en fin de compte, les musulmans de l’époque prophétique n’ont pas entendu Dieu leur parlait directement. Ils ont entendu la voix du Prophète (un humain) récitait des versets révélés à son esprit. Nous autres aujourd’hui, nous n’entendons plus la belle voix du Prophète. Nous lisons sa récitation sur une autre forme matérielle, écrite dans un langage humain.

La tradition canonique mélange les deux dimensions à dessein pour interdire prétendument au nom d’une dimension métaphysique, la remise en question des conditions de la production humaine de l’autre dimension physique. Mais la tradition canonique doit comprendre que le langage humain, quel qu’il soit, écrit ou parlé, n’est qu’une expression matérielle de  l’esprit, de ses idées, de ses rêves, de ses doutes, de ses symboles et de ses révélations. La récitation humaine d’un texte, quand bien même d’origine divine, est d’abord un son qui, d’un point de vue acoustique, et indépendamment de sa sémantique, n’est qu’une vibration mécanique d’un fluide se diffusant dans un milieu de propagation sous forme d’ondes sonores modélisables et exploitables d’un point de vue physique.

Aussi, l’écriture humaine d’un langage, quand bien même d’origine divine, traduit d’abord le recours au graphisme matériel conventionnel (alphabet) compris par un groupe humain. Conclusion : la nature divine de la révélation mohammadienne ne résulte pas de ces aspects matériels de la transmission humaine du langage. Elle réside dans le sens transcendant, immatériel, symbolique, métaphysique qui transpirent des versets et porte l’esprit du croyant vers les cieux d’une autre connaissance inaccessible par les seuls moyens matériels. La vraie force du Livre Saint découle de cette dimension qui lui est intrinsèque et propre et non pas d’autres choses.

Pour conclure et pour que je sois bien compris, je me permets cette métaphore : si je ne doute pas de l’origine de l’eau tombée du ciel, sous forme de pluie ou de neige, je me permets d’interroger les conditions de son stockage et les choix techniques des supports qui devaient permettre son acheminement d’un lieu à un autre. Ce n’est pas l’eau la cible de mes interrogations mais ce sont ces conditions humaines de stockage et ces choix techniques faits par des humains dont certains auraient de bonnes motivations et d’autres auraient d’autres motivations, moins bonnes.

11-             Quel message avez-vous voulu faire passer dans « Plaidoyer pour un islam apolitique ?

La jeunesse musulmane, française et européenne, otage de la littérature islamique classique et des traductions orientées de l’arabe, doit pouvoir différencier, avec raison et justesse, la foi musulmane de ses récits pluriels : différencier particulièrement l’islam de l’islamisme ; différencier l’expérience métaphysique des enveloppes historiques et idéologiques qui aspirent depuis toujours à la contrôler. Car tout n’est pas islam. Car l’islam n’est pas tout. Face aux discours communautaristes imposant progressivement à la République une loi dite religieuse, je propose un voyage dans les abîmes du passé, vers les premiers moments fondateurs de l’islam politique : un plaidoyer articulé autour de huit actes dont le premier est de «s’affranchir de l’islam califal».

Interrogeant sans tabous, sans concession, les principaux facteurs politiques, culturels, historiques, dogmatiques, juridiques et épistémologiques, qui ont structuré l’islam durant ses trois premiers siècles, déterminants pour la suite, ce plaidoyer – enrichi par de nombreux projets de réforme combattus, hélas, par les islamistes – invite à la réflexion sur le sens présent de la foi musulmane au quotidien et les présumés « fondements », justifiant des revendications islamistes de visibilité dans un espace républicain sécularisé : voile, halal, carrés musulmans, mutilations génitales, mariage non-mixte, et j’en passe.

Le ton pourrait paraître caustique, je l’assume. Car, il n’est pas question de plaire ou déplaire. Il ne s’agit pas, non plus, de caresser dans le sens du poil ou de chanter avec nostalgie les gloires supposées d’un passé lointain. J’interroge l’histoire. Je ne sublime pas la mémoire. Comment oserais-je le faire alors que la situation est gravissime ? Un corps agonisant préfère l’électrochoc à une tisane, à une berceuse. Qu’il en soit servi. Ce plaidoyer est un cri de conscience pour une réforme structurelle de l’islam, au service d’un idéal humaniste, juste, laïque, fraternel et libre, qui signe, par la seule plume qui sauve, le combat pacifique d’une vie. Cela se traduit par la mise en mouvement, tout au long des huit actes, de ma règle des 3R : Redéfinir le sacré, Repenser les textes et Réconcilier l’islam avec la modernité et la laïcité. Car l’islam ne sera qu’apolitique ou ne sera plus.

Merci

 

Liens utiles: 

Du même auteur: