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Du sexisme ordinaire à la violence conjugale

Selon l'ONU, la violence à l’égard des femmes et des filles constitue, aujourd'hui encore, « l’une des violations des droits de l’homme les plus répandues, les plus persistantes et les plus dévastatrices dans le monde ».

Les inégalités entre les sexes persistent dans le monde entier, et empêchent les filles devenant femmes d’exercer leurs droits fondamentaux. L’égalité des sexes en terme de droit est loin d’être acquise. Les femmes et les filles, sont encore les principales victimes de discriminations sexistes, souvent la conséquence d’attitudes patriarcales et des normes sociales qui y sont liées . La phase émergée de l’iceberg des violences sexistes n’est que le résultat de la partie invisible du phénomène. Ces discriminations, sociales et individuelles, compromettent les perspectives d’avenir possibles, quand elles ne mettent pas tragiquement un terme à l’Avenir, à la Vie de ces femmes.

Les violences à l’égard des femmes peuvent prendre une multitude de formes: physiques (gifles, coups de poing, étranglements, brûlures, coups de couteau), verbales (ton élevé, blagues humiliantes, insultes), sexuelles (mutilations génitales, viols, attouchements, harcèlement sexuel), économiques (confiscation des moyens de paiement, confiscation de bien, destruction de biens, entrave à l’accès à l’emploi), psychiques (menaces, harcèlement, humiliations, ordres contradictoire, dénigrements, surnoms dégradant, intimidation). Ces différents types de violences peuvent s’opérer dans de nombreux espaces : professionnel, social, public, ou encore familial. Paradoxalement à la dimension de sécurité que devrait offrir l’espace familial, on s’aperçoit que dans les cas les plus extrêmes, ceux où les violences ont conduit à la mort, l’agresseur est un membre de la famille voire le compagnon intime de la victime.

En 2012, près de 50% des femmes victimes d’homicides volontaires dans le monde avaient été tuées par un partenaire intime ou un membre de leur famille, contre 6% des hommes.

La forme la plus fréquente de violence envers les femmes et  qui découle (entre autres) de l’héritage patriarcal, caractérisé par un rapport de pouvoir hiérarchisé entre les sexes est la violence conjugale. La violence conjugale se caractérise, dans une relation privée par une atteinte volontaire à l’intégrité de l’autre. Elle va s’organiser par une emprise psychique et/ou physique dont il est difficile de s’échapper. Cette violence est à distinguer du simple conflit. Ce n’est pas un acte accidentel, ni le symptôme de difficultés conjugales passagères.

Cette violence s’inscrit dans un cycle. C’est  un abus de pouvoir dans une relation privilégiée où l’un des partenaires utilise un rapport de force pour contrôler l’autre. Les actes de violence vont se répéter sous leurs différentes formes avec une certaine régularité. Les comportements violents se multiplient et alternent avec des moments d’accalmie. Il s’agit d’un processus qui déstabilise la victime, et rencontre souvent l’incompréhension de l’entourage et des professionnels. Pourtant c’est un comportement interdit par la loi.

 

 

La violence conjugale, même si elle existe depuis des millénaires, sur tous les continents de la planète, quelque soit le milieu socio-économico-culturel, ne peut pas être considérée comme un héritage fatal que nous serions obligés d’accepter. Simone de Beauvoir disait qu’on ne naît pas femme on le devient. Au même titre,

On ne naît pas violent, on le devient.

L’environnement familial, l’histoire personnelle, le poids d’une culture patriarcale, vont induire une certaine construction sociale de l’homme et vont l’amener à adopter des comportements sexistes et violents envers les femmes.

Parallèlement à l’aide apportée aux victimes, cet apprentissage devra être déconstruit et prévenu. Lutter contre la banalisation de la violence sexiste du quotidien c’est poser un premier acte de prévention contre les violences conjugales. On est tous concernés par ce phénomène. Il n’y pas de profil type ni pour les victimes, ni pour les auteurs de violences conjugales. La personne violente (le plus souvent l’homme, mais quelquefois il s’agit d’une femme) est peu détectable en amont des crises de violence.

Le conjoint violent a souvent deux visages : le visage social (charmant, serviable, séduisant) et le vrai visage qui est réservé à la sphère intime (jaloux, humiliant et tyrannique).

Nous sommes tous des victimes potentielles.

Tout un chacun peut un jour dans sa vie rencontrer un partenaire violent. L’histoire personnelle souvent marquée de ruptures, par ses aspects de fragilité ou de vulnérabilité ( estime de soi faible, angoisse d’abandon, perfectionnisme), peut constituer un facteur de risque qui va exposer certaines personnes plus que d’autres. Cependant, contrairement aux idées reçues, les victimes ont des profils très différents. Le trait commun est souvent l’amour et la confiance aveugle avec lequelle elles de se sont abandonnées à leur partenaire.

Il est important de préciser qu’aucune victime n’est pas responsable de la violence qu’elle subit. Et ce, quelque soit son parcours et quelque soit son histoire.

Ce qui est spécifique dans cette violence, c’est qu’elle est liée à l’intimité et à la pudeur qui l’accompagne. Le contexte privé, intime va venir renforcer ce caractère de pudeur et par ricochet le sentiment d’impunité de l’agresseur.  Cette dimension d’intimité va également teinter les sentiments de la victime de façon contradictoire. La victime ressent une certaine colère liée à son incapacité à se défendre. Elle ressent  une certaine empathie pour son agresseur qui s’excuse systématiquement de ses débordements de violence, se justifie et procède à un transfert de la responsabilité. Il s’infantilise et la tient responsable du déclenchement de la crise qu’elle aurait pu anticiper et éviter. Cette culpabilité, associée à un désir de protection/réparation de son compagnon, l’agresseur victimisé, va retenir la victime. Dépasser toute cette culpabilité, faire le tri dans les émotions, se dégager de l’emprise de son partenaire prend souvent du temps. Ça demande aussi du recul et l’intervention de personnes extérieures qui peuvent assurer une observation objective.

La violence conjugale est avant tout une histoire d’abus de pouvoir et de confiance qui va se construire progressivement et insidieusement. Elle va se développer par cycles : une alternance d’explosions/réconciliations. Entre les deux, on observe une phase de transfert de responsabilités où l’auteur manipule la victime pour lui faire croire qu’elle est la cause de la crise, qu’elle peut et qu’elle doit, selon son bourreau, anticiper pour l’éviter. Une fois que la victime a assumé la responsabilité de l‘épisode violent, l’auteur va de nouveau instaurer un climat de tension. Ces cycles vont se succéder avec une fréquence et une intensité croissante. On parle alors de spirale de la violence conjugale.

Durant la crise, les coups, l’humiliation, le dénigrement, les insultes, les menaces et le chantage auront pour objectif d’imposer la volonté totalitaire du bourreau, d’instaurer un climat d’emprise sur le partenaire. La honte, le poids des idées reçues, vont plonger les victimes dans le mutisme, participer à son isolement social et les empêcher d’agir voire d’envisager une issue à leur souffrance. Dans le cycle, la phase de lune de miel vient par des comportements « doux » de réparation renforcer le sentiment de culpabilité et d’échec chez la victime. L’auteur de violence conjugale va exprimer des regrets, il demande pardon et supplie pour avoir une chance supplémentaire. Par des cadeaux, un comportement de séduction, il donne à voir à sa victime ce qu’elle attend pour fortifier son emprise sur elle. Progressivement, les crises seront plus fréquentes et les phases de lune de miel s’amenuiseront jusqu’à disparaître.

C’est durant cette période de lune de miel, que dans sa crédulité la victime retire sa plainte et réinvesti son foyer. C’est aussi pendant cette période que, par méconnaissance du processus spécifique de cette violence que les proches, (famille, amis, voisins) et certains professionnels non formés, déçus de l’attitude de la victime se promettent de ne plus intervenir. Ce qui est fort dommageable car c’est à ce moment que la victime a le plus besoin de soutien et de regards extérieurs pour soutenir son esprit critique et sa capacité à résister à cette violence cyclique qui se répétera tant qu’elle ne quittera pas l’auteur de celle-ci.

 

 

 

La victime, dans son désarroi, se perd dans l’espoir de sauver son couple et de réparer son bourreau. Or sa principale préoccupation devrait être de se sauver de son emprise.

 

Zahour EL GALTA
Psychologue Spécialisée en Sciences Criminelles et Victimologie.